À Rabat, la première édition de la Journée de l’efficacité énergétique n’a pas été un simple rendez-vous institutionnel de plus. En mettant au centre du débat les Plans régionaux d’efficacité énergétique et de décarbonation à l’horizon 2030, l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE) a en réalité donné corps à une inflexion majeure : la transition énergétique marocaine entre désormais dans une phase de territorialisation assumée.
Cette évolution intervient dans un contexte international où les tensions géopolitiques rappellent, avec brutalité, qu’un pays fortement dépendant des importations fossiles reste exposé aux ruptures d’approvisionnement, à la volatilité des prix et aux chocs exogènes. Or, le Maroc importe encore l’essentiel de ses besoins énergétiques, ce qui fait de la souveraineté énergétique non plus un slogan, mais une priorité économique et stratégique.
La question posée en filigrane par cet événement est donc décisive : la décarbonation et les énergies vertes constituent-elles l’ultime voie vers un gain réel de souveraineté énergétique ? La réponse est nuancée. Oui, les renouvelables renforcent la résilience d’un pays dépendant des hydrocarbures importés. Non, elles ne suffisent pas à elles seules. La souveraineté énergétique ne se mesure pas uniquement en mégawatts installés. Elle dépend aussi de la capacité à stocker, transporter, équilibrer, consommer plus efficacement et industrialiser localement la transition.
La transition verte marocaine change d’échelle
Le pari marocain ne date pas d’hier. Sous les hautes orientations du Roi Mohammed VI, le Maroc a adopté dès 2009 une stratégie énergétique fondée sur trois piliers : le développement des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et le renforcement de l’intégration régionale.
Cette vision anticipatrice visait déjà à sécuriser l’approvisionnement, réduire la dépendance extérieure et améliorer la compétitivité du pays. Le discours royal de 2009 insistait précisément sur la nécessité de diversifier les sources d’énergie pour consolider la sécurité d’approvisionnement.
Les chiffres montrent que cette stratégie a produit des résultats tangibles. À fin 2024, la puissance installée du Maroc atteignait 12.016 MW, dont 45,3% d’origine renouvelable. Les renouvelables ont représenté 27% de la production nationale d’électricité en 2024, ce qui traduit une progression réelle. Mais cette avancée ne doit pas masquer une autre réalité : le charbon représente encore 60% de la production électrique. C’est tout le paradoxe marocain : la capacité verte progresse vite, mais la production effective reste encore dominée par le thermique.
Ce décalage explique l’importance de l’approche régionale présentée à Rabat. Les Plans régionaux d'efficacité énergétique et de décarbonation (PREED), désormais élaborés pour les 12 régions, fixent des priorités d’action dans le transport, le bâtiment, l’éclairage public, l’industrie et l’agriculture.
Selon les chiffres présentés lors de l’événement, leur mise en œuvre pourrait générer des économies d’énergie de 10% à 20% selon les territoires, avec une baisse estimée des émissions de CO₂ d’environ 15%, pour un investissement global de 48 milliards de dirhams. Plus révélateur encore, Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma concentrent à elles seules près de 60% de la consommation énergétique nationale et des émissions de CO₂. Autrement dit, la territorialisation de la transition n’est pas un habillage institutionnel : elle répond à une géographie réelle des consommations, des émissions et des besoins.
Cette approche permet surtout de valoriser les avantages comparatifs de chaque territoire. Le Maroc n’a pas un potentiel énergétique homogène; il dispose d’une carte énergétique différenciée. Les régions du Sud et de l’intérieur bénéficient d’un fort gisement solaire, tandis que la façade atlantique dispose d’un potentiel éolien de tout premier ordre.
C’est cette combinaison territoriale qui donne de la profondeur à la stratégie nationale. Dans la région de Drâa-Tafilalet, le complexe Noor Ouarzazate totalise 580 MW. Dans la région de Marrakech-Safi, le parc éolien de Jbel Lahdid, mis en service en octobre 2024 dans la province d’Essaouira, affiche 270 MW, une production attendue d’environ 952 GWh/an, une réduction de 580.000 tonnes de CO₂ par an, plus de 500 emplois directs créés et un investissement global d’environ 3,25 milliards de dirhams. Plus au sud, Tarfaya constitue un autre symbole de la vocation éolienne des régions atlantiques, avec 300 MW de capacité installée.
Le renforcement de l’efficacité énergétique est l’autre volet central de cette stratégie. Le Maroc s’est fixé un objectif de 20% d’efficacité énergétique d’ici 2030, avec des cibles sectorielles de réduction de consommation de 24% dans le transport, 22% dans l’industrie, 14% dans le bâtiment et 13% dans l’éclairage public. Un pays ne gagne pas seulement en souveraineté en produisant plus d’énergie verte, mais aussi en réduisant structurellement sa demande et ses pertes.
Le vert renforce la souveraineté, mais ne la garantit pas à lui seul
L’expérience internationale confirme qu’une transition bien conduite peut produire un véritable gain de souveraineté et de compétitivité. Le Portugal a couvert 71% de sa consommation électrique en 2024 grâce aux renouvelables, avec 36,7 TWh de production verte; l’hydraulique a représenté 28% de la consommation, l’éolien 27%, le solaire près de 10% et la biomasse 6%.
Mais le cas portugais montre aussi les limites d’un système encore interconnecté et dépendant des échanges extérieurs : les importations ont représenté une part significative de l’équilibre électrique.
L’Uruguay offre un exemple encore plus abouti : en 2024, 99% de son électricité ont été produites à partir de sources renouvelables, avec 42% d’hydroélectricité, 28% d’éolien, 26% de biomasse, 3% de solaire et seulement 1% de fossile. Ce cas montre qu’une transition réussie peut réduire presque totalement la dépendance au thermique dans le secteur électrique.
L’Espagne, de son côté, a porté en 2024 la part des renouvelables à 56,8% de sa production électrique, avec 148.999 GWh produits à partir de sources naturelles et 7,3 GW de nouvelles capacités photovoltaïques et éoliennes ajoutées en une seule année. Là encore, la leçon est claire : les gains de souveraineté énergétique reposent sur la combinaison entre investissements massifs, extension du réseau, flexibilité et profondeur industrielle.
L’Union européenne a elle-même rappelé, après la crise gazière liée à la guerre en Ukraine, qu’efficacité énergétique et sobriété sont des outils de souveraineté. Entre août 2022 et janvier 2025, l’UE a réduit sa demande de gaz de 17%, soit environ 70 milliards de m³ par an. Ce chiffre démontre qu’une stratégie énergétique crédible ne repose pas uniquement sur l’offre, mais aussi sur la maîtrise de la demande.
Pour le Maroc, cela signifie que la décarbonation est une condition nécessaire, mais non suffisante. D’abord, parce que l’intermittence du solaire et de l’éolien impose une montée en puissance du stockage et de la flexibilité. Le pays dispose déjà d’actifs hydrauliques avec 814 MW de stockage recensés dans la cartographie MASEN, et le cadre réglementaire a commencé à évoluer avec un décret sur l’exploitation des installations de stockage.
En 2025, MASEN et ONEE ont en outre accéléré ce chantier : MASEN a lancé un projet pilote de batteries près de Noor Ouarzazate, tandis que l’ONEE a annoncé 1.600 MWh de stockage batterie répartis sur dix sites stratégiques.
Ensuite, parce que la montée des renouvelables exige un réseau beaucoup plus robuste, en mai 2025, l’ONEE a mobilisé 300 millions d’euros auprès de la BEI, de la KfW et de l’Union européenne pour moderniser et étendre le réseau national sur 731 km, avec une augmentation de la capacité d’évacuation de 1.850 MVA. Ce n’est pas un détail technique : sans réseau renforcé, la puissance renouvelable installée ne se transforme pas en souveraineté effective.
Enfin, il faut regarder lucidement la question industrielle. Le marché marocain continue d’offrir des opportunités importantes aux fournisseurs étrangers dans les composants électriques, EPC, batteries, générateurs, électrolyseurs, équipements éoliens et applications réseau. Cela suggère qu’une part importante de la chaîne de valeur technologique reste encore importée. En d’autres termes, produire vert n’équivaut pas automatiquement à industrialiser localement la transition.
C’est là qu’intervient le dossier de l’hydrogène vert, appelé à jouer un rôle charnière dans la prochaine phase. Avec «Offre Maroc», le Royaume veut se positionner sur des projets intégrés allant de la production d’électricité renouvelable à l’électrolyse, puis à la transformation en ammoniaque vert, carburants de synthèse ou acier vert.
En mars 2025, le comité de pilotage a retenu cinq investisseurs pour six projets, représentant 319 milliards de dirhams d’investissements. Les porteurs ont obtenu des contrats préliminaires de réservation foncière et l’État prévoit jusqu’à 30.000 hectares par projet. Ces projets s’ajoutent aux accords signés en octobre 2024 devant le Roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron, notamment avec TotalEnergies et OCP-Engie. L’ambition est claire : convertir l’avantage naturel du Maroc en avantage industriel et exportateur.
Mais là encore, il faut éviter l’enthousiasme simpliste. L’hydrogène vert reste un pari de long terme, dépendant des coûts de l’électricité renouvelable, du transport, des infrastructures portuaires, de la demande européenne et de la compétitivité finale des molécules produites. Il ouvre une perspective stratégique considérable, mais il ne constitue pas encore une souveraineté acquise; il demeure un chantier à sécuriser.
Au fond, la vraie réussite du Maroc ne se mesurera pas seulement à la part des renouvelables dans la capacité installée. Elle se mesurera à sa capacité à convertir cette avance en baisse durable de la dépendance extérieure, en stabilité du système électrique, en industrie locale de l’énergie, en compétitivité carbone à l’export et en développement équilibré des régions.
C’est précisément ce que révèle l’événement de Rabat : le Maroc ne parle plus seulement d’énergie verte; il commence à organiser, territoire par territoire, les conditions concrètes d’une souveraineté énergétique plus robuste, plus réaliste et plus productive.
M. Benchekroun