Les barrages débordent, les nappes remontent, et pourtant, la sécheresse n'est pas finie. Après des années de stress hydrique, le Maroc a connu cet hiver un épisode pluvieux spectaculaire, de quoi laisser croire que la page est tournée. Mohamed Said Karrouk, professeur en climatologie à l'Université Hassan II de Casablanca, préfère rester prudent. Pour lui, cet épisode ne signe pas la fin du «stress hydrique structurel» du pays, elles s'inscrivent au contraire dans un «nouveau climat réchauffé», où évaporation, vagues de chaleur et concentration des précipitations rebattent les cartes de l’eau au Maroc. Entretien.
LaQuotidienne : Les pluies exceptionnelles de ces derniers mois marquent-elles un retour à la normale, ou est-on face à une anomalie ?
Mohammed Said Karrouk : Le climat marocain a toujours été marqué par l'alternance entre sécheresses et épisodes pluvieux. Ce qui change aujourd'hui, c'est le contexte : depuis le milieu des années 2000, nous évoluons dans un climat réchauffé. Entre 2006 et 2016, le Maroc a connu une phase exceptionnellement humide, marquée par des inondations récurrentes et des barrages largement remplis. Cette séquence a toutefois constitué une exception. Elle a coïncidé avec le développement du Plan Maroc Vert, qui s'est appuyé sur une disponibilité de l'eau que l'on croyait durable.
À partir de 2018, le pays est entré dans une nouvelle phase de sécheresse, dont l'impact a été particulièrement sévère en raison de l'augmentation des usages agricoles. Lorsque le barrage Al Massira est tombé à des niveaux critiques en 2021, l'ampleur de la vulnérabilité est apparue au grand jour. Les pluies observées depuis fin 2025 traduisent donc davantage une rupture temporaire du cycle sec qu'un changement durable de tendance. Le Maroc retrouve son fonctionnement climatique habituel, mais dans un environnement désormais plus chaud, où les épisodes extrêmes sont appelés à devenir plus fréquents.
L.Q. : Comment le réchauffement accentue-t-il l'évaporation des ressources en eau ?
M.S.K. : Le réchauffement climatique modifie profondément le fonctionnement du système climatique mondial. Dans ce contexte, des phénomènes comme El Niño redistribuent davantage d'énergie dans l'atmosphère et influencent les températures, les précipitations et l'évaporation.
La conséquence est simple : une part croissante de l'eau disponible est perdue par évaporation. Même lorsque les précipitations restent relativement stables, la quantité d'eau réellement utilisable diminue. Cette hausse des températures affecte également l'agriculture. Les cultures transpirent davantage, consomment plus d'eau et voient leurs cycles biologiques perturbés. Certaines productions arrivent plus rapidement à maturité, ce qui bouleverse les calendriers agricoles et les marchés. Lorsque l'eau vient à manquer, les conséquences peuvent être durables. Plusieurs régions méditerranéennes ont déjà connu des pertes importantes de vergers et d'oliveraies sous l'effet combiné des vagues de chaleur et du stress hydrique.
L.Q. : Le changement climatique rend-il les pluies plus rares, ou surtout plus irrégulières ?
M.S.K. : Le principal changement observé concerne surtout la concentration des précipitations. Entre décembre 2025 et février 2026, le nord du Maroc a reçu des pluies très abondantes sur une période courte, provoquant des situations de saturation des sols et des inondations importantes. Ces épisodes sont caractéristiques d'un climat réchauffé. L'interaction entre les masses d'air subtropicales, l'air froid et le jet-stream favorise la formation de « fleuves atmosphériques », capables d'apporter d'importants volumes d'eau en peu de temps.
Ces événements vont probablement se reproduire. Ils soulignent la nécessité de renforcer les dispositifs de prévention plutôt que de gérer les crises dans l'urgence. Par ailleurs, malgré le retour ponctuel des pluies, le déséquilibre hydrique demeure. L'augmentation de la fréquence et de la durée des vagues de chaleur continue d'exercer une pression croissante sur les ressources en eau et sur l’agriculture.
L.Q. : Le dessalement et les transferts d'eau peuvent-ils répondre au défi climatique ?
M.S.K. : Le transfert d'eau entre bassins est devenu une nécessité. L'opération menée entre le Sebou et le Bouregreg en 2023 a démontré son utilité, même si sa mise en œuvre est intervenue tardivement au regard des alertes formulées depuis plusieurs décennies.
Le potentiel est considérable : le Rif et le Loukkos représentent une faible part du territoire national mais concentrent près de la moitié des ressources en eau du pays. Mieux redistribuer cette ressource permettrait de réduire les tensions hydriques ailleurs, tout en limitant certaines pertes liées à l'évaporation. Le dessalement constitue également un levier important. Cette technologie devra toutefois continuer à progresser, tant sur le plan technique qu'environnemental. Son développement est indispensable, mais il doit s'accompagner d'une protection rigoureuse des écosystèmes marins afin de préserver les ressources halieutiques dont dépend une partie de la sécurité alimentaire du pays.
Dans tous les cas, la pluie restera la principale ressource hydrique du Maroc. L'enjeu consiste désormais à mieux gérer cette ressource dans un contexte où les températures, l'évaporation et les besoins en eau continuent d'augmenter.
Propos recueillis par Leila Chik