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AI : Casablanca : L’urgence de transformer le travail avant de le subir

AI : Casablanca : L’urgence de transformer le travail avant de le subir

À Casablanca, l’intelligence artificielle n’était plus, le temps d’une matinée, une abstraction du 21e siècle ni une promesse d’un futur lointain. Elle s’est imposée comme une question économique immédiate : qu’advient-il du travail humain lorsque les machines commencent à écrire, à dessiner, à calculer, à analyser, à décider et à apprendre plus vite que les humains et les organisations qui les commandent ? 

Réunis le 23 mai à l’occasion de «AI:Casablanca : Human Work in the AI Era», décideurs publics, entrepreneurs, experts de la donnée et dirigeants technologiques ont tenté de répondre à une même urgence : comprendre ce qui bascule déjà. Derrière les discours sur l’innovation et les gains de productivité, un constat traverse les échanges : l’intelligence artificielle ne transforme pas uniquement les outils. Elle redéfinit les métiers, les chaînes de valeur, les rapports hiérarchiques, la compétitivité des entreprises et, plus largement, la place des économies dans la nouvelle géographie mondiale de la puissance technologique.

Dans une salle traversée par les mots «souveraineté», «technologie», «vitesse», «adaptation» et «transformation», le Maroc apparaît à un moment charnière. Celui où il lui faut choisir s’il veut simplement adopter les technologies conçues ailleurs ou participer à la construction de cette nouvelle économie algorithmique. Car à mesure que les cycles technologiques s’accélèrent, le risque n’est plus seulement de manquer une innovation. Il est de décrocher structurellement.

Le ton est donné dès les premières minutes. Face à une salle pleine un samedi matin, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, pose une question aussi brutale que vertigineuse : «Est-ce que le travail lui-même a encore un avenir ?»
Le ministre décrit un monde où «la frontière cognitive est franchie», où les usines deviennent presque entièrement automatisées et où même les métiers intellectuels commencent à vaciller. «Quand on commence à virer 30.000 ingénieurs, quand des cabinets de conseil réduisent leurs effectifs de moitié, ça devient autre chose», alerte-t-il. Derrière la fascination technologique, il évoque une véritable «question de survie», appelant chacun à construire «sa propre armée individuelle et collective IA» pour éviter que cette nouvelle puissance ne soit captée par «quelques happy few».

Mais derrière les scénarios les plus alarmistes, un autre récit prend forme. En effet, l’événement a surtout révélé une conviction largement partagée par les intervenants : l’IA ne condamne pas nécessairement le travail humain; elle déplace la valeur du travail humain.
«Ça va très vite», résume Anas Mbasso, fondateur d’EKINOX, Moovance et Athenyx. Selon lui, ce sentiment de vitesse cache en réalité «un sentiment de dépassement», parfois même de fragilité. Car l’IA ne se contente plus de répondre à des questions : elle commence désormais à assister, puis à exécuter certaines tâches. «Nous sommes passés d’une logique de réponse à une logique d’exécution», explique-t-il.
Le paradoxe, souligne-t-il, est saisissant : jamais les individus n’ont disposé d’autant de puissance technologique, et pourtant jamais la question de leur utilité n’a semblé aussi sensible. «Lorsque la productivité devient abondante, qu’est-ce qui nous distingue encore en tant qu’humains ?», interroge-t-il.

Pour les intervenants, la réponse se trouve moins dans les compétences techniques que dans les capacités profondément humaines : jugement, créativité, vision systémique, influence, intelligence émotionnelle ou esprit critique.
«La valeur se déplace vers les soft skills, insiste Meryem Benjelloun, chargée de mission chez Holmarcom, Lead AI Institute. Selon elle, les entreprises commettent souvent une erreur fondamentale : penser que la transformation IA est avant tout une question d’outils ou de puissance technologique. «L’enjeu n’est pas seulement la technologie. L’enjeu, ce sont les processus, la gouvernance et surtout l’humain», affirme-t-elle.

Même constat du côté de Dominique Lahaix, fondateur d’Ecairn, qui appelle les entreprises à identifier ce qui constitue réellement leur valeur stratégique avant que cette intelligence ne soit absorbée par les plateformes technologiques. «Aujourd’hui, codifier son savoir-faire devient un acte de défense stratégique», prévient-il, dans un contexte qu’il qualifie de «guerre économique et technologique».

Au fil des interventions, une autre idée s’impose : le Maroc ne peut plus observer cette mutation à distance. Pour Abdellatif Maâzouz, président de la région Casablanca-Settat, l’IA constitue déjà un levier concret de transformation territoriale. Il raconte ainsi comment la révision du programme de développement régional, qui nécessitait auparavant plusieurs semaines de travail, a pu être réalisée «en deux ou trois jours» grâce à l’exploitation des données et des nouveaux outils algorithmiques. «L’intelligence artificielle peut rendre la vie plus qualitative, plus simple, plus efficace», estime-t-il.
Mais cette transformation suppose des prérequis fondamentaux : connectivité, digitalisation, diffusion des compétences et accès généralisé aux infrastructures numériques. «Il est impossible de développer l’IA sans connecter l’ensemble du territoire», rappelle-t-il, évoquant notamment les enjeux de couverture des zones rurales.

Dans la salle, entrepreneurs, consultants, managers et jeunes professionnels oscillent entre enthousiasme et inquiétude. Tous semblent conscients que le débat ne porte plus sur l’arrivée de l’IA, mais sur la capacité à s’adapter suffisamment vite.
Car derrière les démonstrations technologiques et les discours prospectifs, une réalité s’impose déjà aux entreprises : les collaborateurs utilisent l’IA, parfois sans cadre, sans gouvernance et sans véritable stratégie. «Si l’entreprise ne construit pas rapidement une vision claire et des usages cohérents, elle risque de perdre le contrôle de sa propre transformation», avertit Dominique Lahaix.

Pour Jan van de Poll, fondateur de Transparency Lab & Praioritize, la question centrale n’est d’ailleurs pas uniquement technologique. Elle est organisationnelle. «Les entreprises disposent d’énormément de données sur leurs résultats, mais très peu sur la manière dont le travail est réellement effectué», observe-t-il. Selon lui, l’IA ne pourra transformer durablement les organisations qu’à condition de mieux comprendre les comportements humains, les processus et les cultures de travail.

In fine, cette première édition d’AI aura surtout mis en lumière une certitude : le futur du travail ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires de la Silicon Valley, mais aussi dans la capacité des entreprises, des territoires et des individus à redéfinir leur propre valeur dans un monde où l’intelligence devient, selon les mots d’Abdellatif Maâzouz, «pratiquement sans limites».

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