Le Maroc construit son Etat social à marche forcée. Depuis 2021, le Royaume a enclenché l’un des plus vastes chantiers sociaux de son histoire contemporaine : généralisation de la protection sociale, extension de l’Assurance maladie obligatoire, intégration progressive des travailleurs non-salariés dans les régimes de retraite, allocations familiales universelles… Une architecture ambitieuse, portée par la vision du Roi Mohammed VI et consolidée par le Nouveau modèle de développement.
Mais cet ambitieux chantier social se heurte encore à une réalité tenace : l’économie informelle. L’informalité est devenue un système. Un gigantesque système parallèle qui façonne le marché du travail marocain, structure les inégalités sociales et menace, à long terme, la soutenabilité même du modèle social que le pays tente de bâtir.
Le dernier rapport analytique du haut-commissariat au Plan (HCP) consacré à «l’informalité, le genre et le vieillissement» est, à cet égard, une véritable alarme économique et sociale.
Le premier chiffre donne le vertige : plus des trois quarts de l’emploi total au Maroc relèvent de l’informel. Cela signifie qu’une immense majorité des travailleurs marocains évoluent hors des circuits classiques de protection sociale, sans retraite sécurisée et sans stabilité professionnelle.
Le plus frappant est que cette informalité ne touche pas simplement quelques secteurs marginaux. Elle s’étend à toute l’économie nationale. Le rapport évoque plus de deux millions d’unités de production informelles disséminées dans tout le pays.
Pendant longtemps, l’informel a été perçu comme une sorte de soupape sociale. Une manière pour l’économie marocaine d’absorber le chômage et de maintenir un minimum d’activité. Et il faut reconnaître que ce secteur a souvent joué ce rôle d’amortisseur silencieux.
Mais cette soupape finit aujourd’hui par produire ses propres fractures. Car l’informalité ne génère pas seulement de la précarité immédiate. Elle produit une inégalité qui se construit lentement, tout au long de la vie active, avant d’exploser à l’âge de la retraite.
Un Maroc qui vieillit vite
Et c’est là que le rapport du HCP devient particulièrement inquiétant. Le Maroc vieillit. Rapidement. Très rapidement même. Selon les projections du HCP, le ratio de dépendance vieillesse passera de 18,7% en 2021 à 24,5% dès 2030, puis à 39,3% à l’horizon 2050.
Autrement dit, le nombre de personnes âgées dépendantes augmentera fortement alors même que la base contributive demeure fragile.
En parallèle, le ratio de dépendance des jeunes reculera progressivement. Le poids démographique se déplacera donc des jeunes vers les personnes âgées. Et cela change tout : un pays peut supporter une jeunesse nombreuse lorsqu’il crée suffisamment d’emplois et prépare son avenir productif. Mais un pays qui vieillit avant d’avoir suffisamment formalisé son économie se retrouve confronté à une équation budgétaire beaucoup plus difficile à résoudre.
Le rapport explique d’ailleurs très clairement ce mécanisme de bombe à retardement sociale : l’informalité réduit les cotisations, la faible participation féminine réduit encore davantage la base contributive et le vieillissement transforme ensuite ces déséquilibres accumulés en pressions massives sur les finances publiques et les mécanismes de solidarité familiale.
Le problème devient encore plus spectaculaire lorsqu’on observe les inégalités de genre. Le taux de participation économique des femmes au Maroc atteint seulement 19,1% en 2024 contre 68,6% pour les hommes. Un écart gigantesque, parmi les plus élevés des pays à revenu intermédiaire.
Autrement dit, une immense partie du potentiel productif féminin reste en dehors du marché du travail. Et lorsqu’elles travaillent, les femmes sont très majoritairement cantonnées aux formes les plus fragiles de l’informalité. Le rapport précise que 70% des femmes actives occupées travaillent dans des formes d’emploi informel contre 76,9% pour les hommes. Mais la nature de cette informalité diffère profondément selon le genre.
Chez les femmes, l’informalité prend souvent la forme d’activités non rémunérées ou faiblement rémunérées : aides familiales, travail domestique invisible et activités contributives inexistantes. Chez les hommes, elle génère plus fréquemment des revenus, même précaires. Résultat : les femmes accumulent beaucoup moins de droits sociaux au fil de leur vie active.
Les conséquences apparaissent au moment de la retraite. Selon les données de l’Enquête nationale sur l’emploi de 2021, seules 15% des femmes âgées de 60 ans et plus perçoivent une pension effective, contre 37% des hommes. Et ce n’est encore qu’une partie du problème.
Le rapport révèle qu’en 2020, le ratio des pensions femmes/hommes s’établissait à… 11,1%. En moyenne, les pensions des femmes étaient donc près de neuf fois inférieures à celles des hommes. Ce chiffre résume à lui seul toute la violence silencieuse des inégalités cumulatives. Car cette différence ne surgit pas soudainement au moment de la retraite. Elle résulte d’un empilement progressif de désavantages : moins de participation au marché du travail, moins d’emplois salariés, davantage d’informalité non contributive et des rémunérations plus faibles dans le secteur formel.
Les idées reçues
Le plus inquiétant dans cette étude est qu’elle démonte plusieurs idées reçues. On pourrait croire, par exemple, qu’il suffit d’augmenter massivement l’activité féminine pour résoudre une partie du problème.
Or, les simulations du HCP montrent qu’en l’absence d’une forte capacité d’absorption du secteur formel, davantage de participation peut produire davantage d’informalité et de chômage.
Dans le scénario de hausse de la participation féminine, l’emploi des femmes progresse effectivement de 6 points de pourcentage. Mais, simultanément, le taux de formalisation féminin chute de 8,3 points et le chômage féminin augmente de 6,2 points. Plus des deux tiers des nouveaux emplois créés basculent dans… l’informel.
Autrement dit, si l’économie formelle ne crée pas suffisamment d’emplois structurés, le surplus de main-d’œuvre finit absorbé par la précarité.
Même constat concernant l’éducation. Le scénario éducatif améliore certes la formalisation féminine de 3,6 points, mais provoque aussi une hausse du chômage féminin de 2,3 points. Pourquoi ? Parce que l’économie ne crée pas assez de postes formels pour absorber l’arrivée de diplômées supplémentaires.
C’est probablement l’un des principaux enseignements du rapport : le Maroc souffre de la capacité du tissu productif à créer suffisamment d’emplois formels. Et là encore, le rapport casse une autre illusion, à savoir celle selon laquelle la répression de l’informalité suffirait à régler le problème.
Le scénario de sanctions renforcées améliore effectivement la formalisation de 2,3 points chez les femmes et de 2,1 points chez les hommes. Mais le coût est lourd : contraction de l’emploi total, hausse du chômage de 2,6 points chez les femmes et de 3 points chez les hommes, ralentissement de l’activité économique…
C’est dire qu’on ne formalise pas durablement une économie uniquement par la coercition. Sans expansion parallèle du secteur formel, les sanctions risquent surtout de déplacer la précarité vers le chômage.
Le rapport montre d’ailleurs que les scénarios les plus efficaces sont ceux qui combinent simultanément plusieurs leviers : amélioration de l’éducation, hausse de la productivité, réduction des frictions du marché du travail, soutien à la création d’emplois formels et augmentation de la participation féminine.
Autrement dit, toute la difficulté pour le Maroc est de synchroniser les réformes sociales avec une transformation suffisamment rapide du modèle productif.
Car la généralisation de la protection sociale, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffira pas à elle seule. Le rapport rappelle d’ailleurs que l’extension de la couverture maladie ne crée pas automatiquement des droits contributifs à la retraite. Beaucoup d’inscriptions restent sans véritables contributions régulières, notamment parmi les travailleurs aux revenus instables.
Le plus inquiétant est peut-être ce fameux «plafond structurel» mis en évidence par le HCP. Selon les projections, même avec une convergence progressive, le ratio de pension féminin sur masculin pourrait plafonner autour de 41% au-delà de 2070 sans réformes coordonnées profondes.
Autrement dit, les inégalités actuelles risquent de se transmettre durablement aux générations futures si les mécanismes qui les produisent ne sont pas corrigés dès maintenant.
En définitive, la décennie 2025-2035 sera probablement décisive. Car c’est aujourd’hui que se construisent les trajectoires contributives des générations qui devront demain financer une société vieillissante. Pour dire qu’on ne bâtit pas durablement un Etat social solide sur une économie où l’informel demeure roi.
F. Ouriaghli