Economie Tout voir

Pharmacies : «L’ouverture du capital constitue une ligne rouge»

Pharmacies : «L’ouverture du capital constitue une ligne rouge»

La mobilisation des pharmaciens prévue le 9 avril à Rabat cristallise un profond malaise au sein de la profession. En toile de fond, les recommandations du Conseil de la concurrence, notamment l’ouverture du capital des officines, perçue comme une menace directe pour l’équilibre du secteur et la mission sanitaire du pharmacien. Entretien avec Dr Ali Benziane, pharmacien, poète et écrivain.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Que pensez-vous de l’appel de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) à organiser un sit-in national le 9 avril à Rabat ? Quelles sont les motivations profondes de cette mobilisation, et quels objectifs principaux cherche-t-elle à atteindre pour défendre la profession et la santé publique ?

Dr. Ali Benziane : Tout d’abord, je tiens à dire que je ne suis membre d’aucune instance représentative des pharmaciens au niveau national, je suis donc totalement libre de mes propos. Compte tenu de la gravité de la situation pour le secteur de la pharmacie d’officine au Maroc, je ne peux que soutenir le sit-in du 9 avril devant le siège du Conseil de la concurrence qui, par ses propositions et ses conclusions regroupées dans un rapport publié en décembre 2025, a déclenché la colère légitime des pharmaciens marocains. La proposition d’ouverture du capital des pharmacies a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis une dizaine d’années au moins, les titulaires d’officine sont sous pression à cause de décisions qui ne prennent pas en compte la réalité socioéconomique du métier. Ainsi, il y a sept ans déjà, en avril 2019, la diminution progressive des marges bénéficiaires liée à la politique de baisse des prix des médicaments a entraîné une journée de grève nationale. La pandémie du Covid-19 qui a suivi a accentué la vulnérabilité du pharmacien qui n’a pas été totalement intégré au circuit sanitaire, notamment en ce qui concerne la vaccination et les tests antigéniques (contrairement aux affirmations erronées du rapport du Conseil de la concurrence). Si on ajoute à cela une perte toujours plus importante du monopole, avec l’ouverture anarchique de parapharmacies, la vente de complément alimentaire dans les supermarchés et sur Internet, on comprend que la situation actuelle n’est que la continuité d’une longue succession de décisions défavorables, de réformes inabouties et de déséquilibres structurels qui, année après année, ont fragilisé l’officine et érodé progressivement la place du pharmacien dans le système de santé.

 

F. N. H. : Selon le rapport du Conseil de la concurrence, l’ouverture du capital des pharmacies pourrait attirer des investisseurs externes. Quels impacts cela pourrait-il avoir sur l’indépendance et le rôle du pharmacien dans le système de santé marocain ?

Dr A. B. : Le rapport prône une modernisation de l’exercice de la pharmacie en abandonnant le modèle individuel et propose d’encourager le regroupement capitalistique des officines. L’officine constitue souvent le premier recours du patient, surtout en milieu rural où l’accès aux soins est limité. Le pharmacien y joue un rôle social essentiel, à savoir conseiller de proximité, parfois substitut d’un médecin devenu financièrement inaccessible, avec en plus la possibilité d’accorder des facilités de paiement aux plus démunis. Transformer un professionnel de santé indépendant en simple salarié soumis aux logiques d’investissement et de rentabilité est incompatible avec les exigences de santé publique. D’autant plus qu'un tel projet va à l’encontre du cadre juridique national, notamment la loi 17-04 du code du médicament et de la pharmacie qui stipule l'interdiction de la propriété d'une officine à des non pharmaciens. On ne peut pas mettre en place des super structures basées sur les modèles scandinaves ou anglosaxons qui, au final, se feront au détriment de la population. Une telle évolution entraînerait la disparition progressive du conseil gratuit, au profit d’une logique commerciale. Elle accentuerait aussi les inégalités territoriales, avec moins d’officines en zones rurales et une concentration dans les zones urbaines aisées. Le patient devra donc parcourir des distances plus importantes pour avoir accès au médicament. En somme, un modèle libéralisé ne correspond pas à la réalité sociale marocaine. Plutôt que d’ouvrir le secteur aux fonds d’investissement, il serait plus pertinent d’agir en amont pour réguler l’implantation des officines et diversifier les débouchés des jeunes pharmaciens.

 

F. N. H. : Globalement, comment jugez-vous les préconisations du Conseil de la concurrence ?

Dr A. B. : L’ouverture du capital va finir par achever la profession, notamment les petites et moyennes officines. Il est nécessaire de prendre un peu de hauteur pour mieux cerner l’enjeu global d’un tel projet. Il s’agit d’aligner le Maroc sur les standards les plus élevés de l’OMS, fondés sur un outil de Global Benchmarking qui évalue les performances dans plusieurs domaines afin de les ériger en normes internationales. Cet outil mobilise des modèles de machine learning (apprentissage automatique), reposant sur l’intelligence artificielle et l’exploitation massive de données. Autrement dit, il confère aux systèmes automatisés une capacité d’analyse et d’orientation dans des secteurs aussi sensibles que la santé. Le risque d’une telle approche réside dans la confusion entre technologie et logique capitaliste, qui tend à réduire chaque réalité à un simple objet de calcul et de rentabilité, au détriment des spécificités locales. Ce type de modèle s’est largement diffusé après la pandémie de Covid-19. Dans un essai paru en 2021, j’ai évoqué le rôle problématique de l’OMS durant cette période ainsi que la menace d’une approche déshumanisée de la santé qui sacrifie le soin au profit du progrès technologique et la rentabilité des grands groupes pharmaceutiques. Ignorer une telle réalité ouvrirait la voie à l’entrée de grands groupes financiers internationaux dans le capital du système de santé, comme on l’observe déjà aux États-Unis. Ce qui va acter la fin du soin et le règne des algorithmes sur la santé individuelle.

 

F. N. H. : Le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, a affirmé que l’ouverture du capital des officines à des non-professionnels «n’est pas à l’ordre du jour». Comment percevez-vous l’encadrement et la protection du métier par les autorités sanitaires face à ces évolutions potentielles ?

Dr A. B. : Le pharmacien d’officine n’est pas reconnu à sa juste valeur au Maroc. Ce métier a besoin d’être soutenu et mieux encadré pour améliorer les conditions d’exercice des pharmaciens et leur rapport avec les patients. Il faut souligner que certains textes de loi obsolètes datent du début du siècle dernier et entraînent une absence de sécurisation dans la dispensation de certains médicaments, en exposant le pharmacien à des risques graves et inutiles. En ce sens, repenser le modèle de la pharmacie est loin d’être une mauvaise chose. On ne peut que saluer la proposition d’introduire un mode de rémunération mixte, comme c’est le cas en France par exemple, avec valorisation de l’acte pharmaceutique et honoraires de dispensation, ainsi que la mise en place du droit de substitution, réclamé par les pharmaciens depuis des années. Il est donc paradoxal d’écarter d’un revers de main une proposition qui reviendra tôt ou tard sur le tapis. La logique globale de telles décisions implique que le problème est loin d’être exclusivement marocain. En ce moment, les pharmacies allemandes demandent une revalorisation de leur modèle de rémunération, pourtant beaucoup plus avantageux que le nôtre, et se mettent en grève. Si les pharmaciens souffrent d’un modèle économique défavorable, ils ne devraient pas être contraints de choisir entre deux impasses. Au Maroc, près de 4.000 officines seraient aujourd’hui menacées de faillite, et l’ouverture du capital ne constitue en rien une solution salvatrice. Une alternative pertinente résiderait dans la mise en place de groupements de pharmacies, capables de générer des économies d’échelle sans recourir à des investisseurs extérieurs. Ce modèle, déjà éprouvé en France, pays où j’ai été formé et où j’ai exercé, a permis à de nombreuses officines modestes de se maintenir à flot. Il y a une dizaine d’années, un ancien ministre marocain annonçait la disparition prochaine du modèle traditionnel de la pharmacie d’officine. Ces propos, loin d’être anodins, résonnent aujourd’hui avec une acuité particulière : nous y sommes. Dès lors, il ne sert pas à grand-chose de repousser l’échéance car la profession est arrivée à un point de non retour. Il vaut mieux donner des garanties solides et un cadre clair pour qu’un tel scénario catastrophe ne se produise pas. A défaut, la colère des pharmaciens ne fera que s’intensifier.

 

F. N. H. : Les syndicats évoquent des risques tels que la concentration du marché, la fragilisation des officines de proximité et l’accès aux médicaments. Comment interprétez-vous ces enjeux pour la santé publique et le maillage territorial ?

Dr A. B. : La libéralisation du secteur risque d’entraîner une concentration accrue autour de grandes structures pharmaceutiques, au détriment des officines de proximité. Dans une logique de normalisation globale, le Conseil de la concurrence vise à réduire la densité actuelle qui est d’une pharmacie pour 2.600 habitants au Maroc, afin de l’aligner sur la recommandation de l’OMS, soit une pharmacie pour 5.000 habitants. Pourtant, à titre de comparaison, la France compte une officine pour 3.000 habitants, sans que cela empêche l’émergence de déserts médicaux dans plusieurs régions. Or, face à l’augmentation du nombre de pharmacies, une réponse plus adaptée consisterait à favoriser la création de nouvelles officines en fonction de la densité de population. En réduisant le maillage territorial, on risque de compliquer l’accès aux soins, notamment pour les habitants des zones périurbaines, où les pharmacies de proximité jouent un rôle essentiel. Il s’agit donc d’un enjeu majeur de santé publique. L’exemple de la Norvège, l’un des premiers pays à avoir entièrement libéralisé le secteur, est particulièrement éclairant. La concurrence y est en réalité limitée, puisque trois grands groupes contrôlent l’ensemble du réseau officinal. On observe une pression commerciale accrue sur les pharmaciens salariés, contraints de se plier à une logique de marchandisation au détriment du conseil. Par ailleurs, la libéralisation n’a pas conduit à une baisse significative du prix des médicaments, y compris ceux en vente libre. Si un tel modèle peut être supportable dans des pays à haut niveau de vie, il serait difficilement transposable dans un contexte comme celui du Maroc. D’autant plus que la consommation de médicaments demeure parmi les plus faibles au monde, malgré la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire. Un marocain consomme en moyenne trente fois moins de médicaments qu’un Américain. Loin de corriger cette situation, la libéralisation pourrait au contraire l’aggraver.

 

F. N. H. : Quel message adressez-vous aux pharmaciens et au grand public sur les enjeux de cette mobilisation ?

Dr A. B. : Nous traversons aujourd’hui un moment décisif pour la profession, confrontée à la plus grave crise de son histoire. Dans un tel contexte, les pharmaciens doivent faire bloc autour d’un objectif commun, celui de préserver et sauver ce métier, autrefois noble et respecté, de pharmacien indépendant. Cela implique aussi une véritable introspection. Si la pharmacie au Maroc en est arrivée à une situation aussi critique, il faut reconnaître que les représentants de la profession, comme les praticiens eux-mêmes portent, une part de responsabilité. Une mobilisation plus précoce et une défense collective des intérêts de la profession auraient sans doute permis d’éviter d’en arriver là. Toute une génération d’officinaux s’est reposée sur ses acquis, préférant ignorer des dysfonctionnements majeurs plutôt que d’anticiper les dangers à venir, notamment l’érosion du monopole et l’émergence d’une concurrence déloyale, qui ont fortement fragilisé le secteur. Aujourd’hui, c’est ma génération, et plus encore les pharmaciens récemment installés, qui en subissent les conséquences, alors même qu’ils auraient dû hériter d’un cadre d’exercice stable et sécurisé, à la hauteur des exigences de ce métier. À cela s’ajoutent les divisions persistantes entre les instances censées représenter la profession, qui ont contribué à affaiblir la crédibilité du discours revendicatif auprès du ministère de la Santé. À ceux qui regardent avec réserve la mobilisation du 9 avril, au nom d’un dialogue incertain, je rappelle simplement que l’histoire montre que politique et santé ont rarement fait bon ménage. À mes confrères et consœurs pharmaciens, j’adresse un message de courage et d’unité, ainsi que toute mon admiration aux personnes qui s’engagent sur le terrain et dans les médias pour défendre l’avenir d’une profession qui mérite, sans aucun doute, bien davantage. 

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Vendredi 09 Octobre 2026

Discours royal : De la fierté nationale à l’obligation de résultats

Vendredi 09 Octobre 2026

En direct : le Roi Mohammed VI préside l’ouverture de la session parlementaire

Vendredi 09 Octobre 2026

Sahara marocain : Le Sénégal, le Guatemala et le Panama réaffirment leur soutien au plan d’autonomie

S'inscrire à la Newsletter de La Quotidienne

* indicates required