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Stress hydrique : «Il est impératif de mettre en œuvre des stratégies de gestion intégrant la recharge naturelle et artificielle pour la préservation des eaux souterraines»

Stress hydrique : «Il est impératif de mettre en œuvre des stratégies de gestion intégrant la recharge naturelle et artificielle pour la préservation des eaux souterraines»

-Le stress hydrique atteint une intensité inédite cette année au Maroc, faisant planer le spectre de la soif sur plusieurs régions du Royaume. 

-Suite notamment à une saison des pluies 2021-2022 quasi inexistante, les réserves en eau du pays se sont considérablement détériorées. A la date du 22 août 2022, le taux de remplissage des barrages au niveau national est de seulement 26,4% contre 41,3% durant la même période de l’année écoulée, selon la situation journalière des barrages, publiée sur le portail du ministère de l’Equipement et de l’Eau.

-Entretien avec Mohamed Chikhaoui, professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) et expert en gestion des ressources sol et eau.

 

Propos recueillis par M. Ait Ouaanna

 

La Quotidienne : Le Maroc est frappé de plein fouet par sa pire sécheresse depuis 1981. Un phénomène qui prend de l’ampleur surtout avec les faibles précipitations observées pendant la dernière saison hivernale et les records de chaleurs enregistrés cet été. Quel constat faites-vous de la situation hydrique actuelle du Maroc ?

 

Mohamed Chikhaoui : Les services de la météorologie nationale montrent qu’à partir des observations de plus de soixante-dix ans à travers le réseau national, que les précipitations et les températures ont connu des changements importants qui dénotent de modifications du cycle de l’eau dans l’espace et dans le temps.

Les observations récentes de la Direction générale de la météorologie (DGM) ont montré que les tendances des précipitations nationales annuelles cumulées sur un ensemble de régions du territoire national durant la période 1961-2017 présentent les caractéristiques suivantes :

• Une tendance à la baisse statistiquement significative :

−des précipitations durant l’hiver étendu (Octobre-Mars) de l’ordre de -16%;

−des précipitations printanières (Mars-Avril-Mai) atteignant les -43%;

−des précipitations hivernales (Décembre-Janvier-Février) de l’ordre de -26% ;

−du cumul pluviométrique annuel avoisinant les -16% sur ladite période (1961-2017). 

• Une réduction sur le Nord du Royaume du nombre de jours à cumul pluviométrique dépassant les 10 mm.

D’un point de vue hydrologique, les trois dernières décennies ont été caractérisées par une nette diminution des écoulements des cours d’eau, particulièrement pendant les périodes d’étiage. Les déficits ont atteint des niveaux records pour certaines années et durant des périodes couvrant plusieurs années successives. Aussi, il a été constaté que les périodes de sécheresse intenses et longues deviennent de plus en plus fréquentes.

Par ailleurs, il convient de noter que les baisses des précipitations à l’horizon 2050 pourraient atteindre 25% dans certaines régions, par rapport à la série pluviométrique 1961-1990. Pour les horizons temporels (2030, 2050 et 2080), on observe également une tendance à la baisse des cumuls annuels des précipitations qui varie entre 10 et 20% pour atteindre 25% sur les provinces sahariennes à l’horizon 2080. Ce déficit pluviométrique se traduit par un déficit en écoulement, constaté par de nombreuses études. De même, le déficit enregistré au niveau des ruissellements est équivalent au double de celui enregistré au niveau des précipitations. Sur la base de cette relation, le potentiel en eau de surface à l’horizon de 2050 est estimé à 14.555 Mm3, soit une diminution globale de l’ordre de 3,5 milliards de m3 pour le scénario optimiste et 12.811 Mm3, soit une diminution globale de l’ordre de 5 milliards de m3 pour le scénario pessimiste.

 

LQ : La disponibilité par habitant des ressources en eau dans le Royaume est passée de 2.560 m3 en 1960 à moins de 620 m3 en 2022, soit un niveau en deçà du seuil de pénurie fixé à 1.000 m3/hab/an. Quelles sont les principales causes du stress hydrique au Maroc ?

 

M.C : La plupart des modèles climatiques mondiaux prévoient un futur plus sec à l’horizon 2100 pour le Maroc, avec en moyenne une réduction de 20% des précipitations par rapport à la période (1940-2015), mais avec des variations importantes. Ceci conduit à des réductions sévères et à une variabilité accrue de la disponibilité en eau de surface.

L’évolution démographique prévisible pour les 30 prochaines années montre que la pression humaine sur les ressources en eau ira en croissant, faisant de la pénurie chronique d’eau une donnée structurelle dont il faut impérativement tenir compte dans les politiques et stratégies de gestion des ressources en eau. Avec l’hypothèse du maintien de la disponibilité des mêmes ressources en eau et le résultat de la projection de la population à l’horizon 2050 qui est de l’ordre de 44 millions d’habitants, nous aurions un ratio de l’ordre de 510 m3 par personne/an. Cette moyenne correspond quasiment au seuil de rareté extrême de l’eau (500 m3 par habitant/an). Avec la considération des impacts futurs du changement climatique, le Maroc pourrait être situé au cours des prochaines décennies au-dessous du seuil de rareté de l’eau.

 

LQ : Pour faire face à la raréfaction d’eau, le Maroc compte en grande partie sur le dessalement de l’eau de mer et le traitement des eaux usées. À votre avis, ces méthodes sont-elles suffisantes pour remédier à cette problématique ?

 

M.C : Notre pays bénéficie d’une ouverture importante sur l’océan atlantique et la mer méditerranée avec une longueur d’environ 3.500 km de côtes, lui offrant de grandes possibilités de développement du dessalement de l’eau de mer. Le dessalement de l’eau est déjà pratiqué afin d’approvisionner en eau potable les provinces du sud. Le recours à cette option s’est élargi pour alimenter d’autres villes, à savoir le Grand Agadir et Al Hoceima et d’autres usages comme l’irrigation et l’industrie du phosphate. L’évolution du cadre réglementaire permet actuellement le développement de ces projets par le secteur public comme par le secteur privé.

Le dessalement devient rapidement une technologie de traitement de l'eau de choix dans les régions à climat aride du fait de la baisse des coûts technologiques, sa résilience en cas de sécheresse et une production d'eau de qualité supérieure entre autres. Les services d'eau du monde entier ont effectivement adopté le dessalement de l'eau de mer comme une alternative prometteuse à l'amenuisement des réserves d'eau. En effet, la capacité mondiale totale de dessalement de l'eau de mer et de l'eau saumâtre s’élevait à environ 22 milliards de m 3/an d’après une étude réalisée en 2016. Le Maroc a également adopté le dessalement comme une option prometteuse en construisant plusieurs stations et des projets à plus grande échelle sont achevés comme à Agadir ou prévus comme à Casablanca. Cependant, il faut souligner que des mécanismes clairs pour le partage des coûts à l’échelle régionale ou nationale, et la coordination intersectorielle (eau-énergie) doivent être établis et le développement des projets de dessalement reposera sur de grands investissements privés et nécessitera l’acquisition efficace de systèmes de partenariat public/privé (PPP).

Par ailleurs, les volumes des eaux usées collectées au niveau des centres urbains ont fortement augmenté au cours des dernières décennies et croîtront à l’avenir avec le développement urbain. Ces eaux usées, qui font désormais partie du Domaine public hydraulique (DPH) selon la loi 36-15, représentent des ressources en eau potentielles qu’on peut réutiliser moyennant une épuration plus ou moins poussée selon l’usage auquel elle est destinée. Les efforts entrepris et envisagés dans le cadre du PNA (Plan national d’adaptation) en matière de traitement des eaux usées permettront de réutiliser une partie importante de ces ressources, dont le volume doit être inclus dans le calcul du volume mobilisable global.

Des actions pilotes ont effectivement été mises en œuvre au Maroc dès les années 80 du siècle dernier, pour tester l’efficacité des différents modes d’épuration des eaux usées en matière de décontamination et de réutilisation agricole. Ces expériences ont permis d’envisager le recours à la réutilisation des eaux usées épurées au Maroc partout où cela est possible et justifié moyennant les dispositions adéquates sur le plan sanitaire.

 

LQ : Selon vous, quelles sont les stratégies indispensables que le gouvernement devrait mettre en place pour affronter la crise de l’eau au Maroc ?

 

M.C : Confronté à la rareté et la raréfaction des ressources en eau, la croissance continue de la demande, la dégradation de la qualité des eaux et les impacts négatifs du changement climatique, le Maroc s’est engagé dans une approche de gestion intégrée des ressources en eau dans le cadre du nouveau Plan national de l’eau (PNE, 2020-2030), et de la loi 36-15 sur l’eau.

Le PNE aborde la gestion de la demande et la valorisation de l'eau, le développement et la gestion de l'approvisionnement en eau, la réduction des risques et l'adaptation au changement climatique, la protection des ressources en eau et des écosystèmes, le renforcement des capacités et les systèmes d'information. Dans ce contexte, les services d'eau potable devraient réaliser des contributions substantielles pour combler l’écart entre la demande et l'approvisionnement en eau. Cela inclut une série de mesures telles que la gestion de la demande, l’amélioration de l’efficacité des réseaux de distribution d'eau et la création de nouvelles eaux. Aussi, la collecte des eaux pluviales et des eaux d'orages fournit un approvisionnement en eau indépendant pendant les restrictions d'eau régionales et est souvent utilisée pour compléter l'approvisionnement principal. La collecte des eaux de pluie et des eaux d'orages est une tradition ancienne au Maroc. Ces eaux de pluie améliorent la résilience des ménages face aux sécheresses à court-terme, dont les villes peuvent également tirer bénéfice en réduisant les volumes d'eaux pluviales dans les égouts. De même, la recharge artificielle des eaux souterraines offre une option alternative à la construction de grands réservoirs pour le stockage des eaux de surface. Les eaux souterraines constituent une ressource stratégique précieuse pour le développement en particulier dans les régions arides ou semi-arides, mais la surexploitation des eaux souterraines au niveau national avoisine en moyenne un milliard de m3 par an. Il est donc impératif de mettre en œuvre des stratégies de gestion intégrant la recharge naturelle et artificielle pour la préservation des eaux souterraines. La recharge artificielle est nécessaire pour restaurer les aquifères surexploités et est potentiellement une alternative viable au stockage dans les réservoirs (pas de perte par évaporation, possibilité d'utiliser des eaux usées traitées et aucun problème d'eutrophisation). Sans oublier bien sûr une autre option d'infrastructure conventionnelle prometteuse. Il s’agit du transfert des eaux de surface excédentaire du nord-ouest vers le centre du pays, où les déficits sont normaux. En raison de la répartition spatiale inégale des précipitations, il y a un surplus d'eau de surface d'environ 850 millions de m3 / an dans les bassins de Loukkos et de Sebou et quelques petits bassins dans la partie nord-ouest du pays. 

Aussi, il faut :

1.Poursuite et renforcement de la politique de développement de l’offre par la construction des barrages et l’interconnexion entre les différents systèmes hydrauliques. 

2.Gestion de la demande en eau qui devrait permettre des économies d’eau et surtout une valorisation conséquente des ressources en eau mobilisées.

3.Préservation des ressources en eau et des écosystèmes, et amélioration de la gestion des phénomènes météorologiques extrêmes, en particulier la protection de la population et des biens contre les inondations. L’eau doit être gérée dans une perspective de développement durable permettant la transition vers une économie verte, tout en satisfaisant les besoins actuels, sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs besoins. 

Généralement, ce déficit en eau ne pourrait être atténué que par un recours au dessalement de l’eau de mer. Il convient de souligner qu’il est aujourd’hui tout à fait possible d’intégrer le dessalement de manière vertueuse dans la problématique énergétique et de la gestion des ressources en eau. Le couplage avec des unités d’énergie renouvelable dans le cadre d’une gestion intégrée avec les ressources en eau conventionnelles est une solution possible. Les réflexions conjointes sur l’approvisionnement en eau, d’une part, et sur l’énergie d’autre part, sont la voie de développement qu’il est aujourd’hui impossible d’éviter si le Maroc souhaite que le cycle eau-énergie reste équilibré localement et à l’échelle nationale. Dans ce contexte, l’amélioration du stockage de l’eau et le dessalement de l’eau de mer, couplé avec les énergies renouvelables constitueraient des éléments clés dans la stratégie d’adaptation au changement climatique au Maroc. Ils sont au cœur du Nexus eau – énergie - alimentation.

 

LQ : La question de la gestion de l’eau et de la lutte contre sa pénurie implique et concerne tout un chacun. La participation citoyenne au prisme de la gestion de l'eau est primordiale, quels sont les gestes écocitoyens à adopter pour préserver cette ressource précieuse ?

 

M.C : La réussite de la mise en œuvre d’un plan de gestion de l’eau nécessite absolument l’adoption d’une stratégie de communication et de sensibilisation à large échelle dont la conception et la déclinaison doivent être conduites dans un esprit de responsabilité partagée.

Cette stratégie de communication et de sensibilisation devrait viser : 

- L’appropriation du Plan par l’ensemble des acteurs institutionnels aussi bien au niveau national que territorial;

- Le renforcement de la coordination des interventions de tous les acteurs institutionnels pour la réussite de la mise en œuvre du Plan; 

- La sensibilisation des usagers d’eau, des acteurs, de la société civile et d’une manière générale toute la population, à l’économie d’eau dans les domaines d’eau potable et d’irrigation induisant un changement de comportement;

- L’émergence et l’ancrage d’un environnement propice à la réalisation des objectifs du Plan.

Finalement, la mise en œuvre de cette stratégie de communication et de sensibilisation devra être conduite par un comité dédié à cette tâche. Ce comité se chargera notamment de :

- Arrêter le public cible pour chaque campagne de communication;

- Arrêter les supports de communication appropriés;

- Définir la signature générique pour chaque campagne de communication;

- Proposer le programme de communication annuel;

- Établir un tableau de bord pour le suivi de l’avancement et l’évaluation de l’atteinte des objectifs de la stratégie de communication et de sensibilisation.

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