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France - Maroc : Le traité d'amitié d'une relation qui se réinvente

France - Maroc : Le traité d'amitié d'une relation qui se réinvente

Alors que Rabat et Paris s'apprêtent à sceller un traité d'amitié appelé à redéfinir leur partenariat, Peer de Jong, colonel, expert en géopolitique et auteur de Out of Africa, décrypte les ressorts de ce rapprochement. Selon lui, cet accord dépasse le seul cadre diplomatique : il traduit une convergence d'intérêts stratégiques dans un contexte international en pleine recomposition et pose les bases d'une coopération appelée à se renforcer dans des domaines clés, de la défense à l'industrie, en passant par l'investissement et l'Afrique.

 

Propos recueillis par M. A. L.

Finances News Hebdo : Pourquoi la France et le Maroc choisissent-ils de conclure aujourd'hui un traité bilatéral qu'on qualifie d'inédit ? Quels sont les facteurs qui ont rendu ce rapprochement possible à ce moment précis ?

Peer de Jong : Les États ont besoin d'entretenir des relations apaisées et fraternelles, surtout lorsqu'ils partagent des intérêts communs. Lorsqu'ils peuvent les renforcer, comme c'est le cas aujourd'hui entre la France et le Maroc, c'est extrêmement positif. À l'inverse, on voit que la France, comme le Maroc d'ailleurs, entretient des relations très tendues avec l'Algérie. Cela montre qu'à un moment donné, il faut savoir tourner la page et construire des relations solides avec les pays qui comptent. Le deuxième élément déterminant, c'est la reconnaissance par la France de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Les Français sont arrivés un peu plus tard que les Espagnols ou les Américains sur cette question, mais cette reconnaissance constitue un tournant majeur. Elle a permis d'ouvrir de nouvelles perspectives entre les deux pays. À mon sens, ce traité d'amitié est d'ailleurs la consécration de cette reconnaissance. Il traduit la volonté des deux États d'aller plus loin dans leur relation.

 

F. N. H. : Ce traité est présenté comme «exceptionnel». En quoi se distinguet-il des accords qui existent déjà entre les deux pays ? Pourquoi revêt-il une portée particulière ?

P. d. J. : C'est une question importante. Ce traité s'inscrit dans une relation bilatérale qui existe depuis longtemps et qui se densifie aujourd'hui. Mais il ne s'agit pas d'un accord bilatéral classique. Entre la France et le Maroc, il existe déjà de nombreux accords portant sur l'immigration, la formation, les étudiants, les échanges humains ou encore différents domaines de coopération. Là, nous sommes dans un autre registre. Il s'agit de ce que l'on appelle un accord-cadre, ou plus précisément un traité d'amitié. Sa portée dépasse largement celle d'un accord sectoriel, puisqu'il vise à définir le cadre général des relations entre les deux États. Ce document est appelé à rem placer le traité signé en 1955. À l'époque, le Maroc était encore sous protectorat français et ce texte avait pour objectif d'établir les bases d'une relation bilatérale particulière entre les deux pays. Soixante-dix ans plus tard, le contexte a profondément changé. Le Maroc n'est plus celui de 1955, pas plus que la France. Il était donc devenu nécessaire de réactualiser ce cadre de référence afin qu'il corresponde aux réalités d'aujourd'hui. Ce traité a précisément vocation à redéfinir cette relation privilégiée et à lui donner une nouvelle architecture, adaptée aux enjeux contemporains. C'est ce qui lui confère son caractère particulier.

 

F. N. H. : Que cherchent concrètement la France et le Maroc à construire à travers ce traité ?

P. d. J. : Ce que recherchent avant tout les deux États, c'est un partenariat modernisé, fondé sur des intérêts convergents. Le Maroc poursuit sa propre stratégie de développement, avec une logique industrielle affirmée, une volonté d'ouverture vers les marchés européens et l'ambition d'attirer davantage d'investisseurs. Ce traité doit accompagner cette dynamique. Du côté français, ce rapprochement répond également à un besoin de repenser sa présence dans la région, notamment après les difficultés rencontrées en Afrique subsaharienne. Le Maroc y est aujourd'hui un acteur majeur, à travers ses banques, ses entreprises et sa stratégie d'investissement. Pour la France, il est donc naturel de renforcer sa coopération avec un partenaire qui dispose d'un tel ancrage sur le continent. L'idée est donc de moderniser le traité de 1955 afin qu'il corresponde aux réalités actuelles. Chacun des deux pays y trouve un intérêt. Le Maroc consolide son ouverture économique et son attractivité, tandis que la France renforce un partenariat stratégique avec un pays stable, influent et tourné vers l'Afrique. Au fond, ce traité vise à construire une relation de long terme, fondée sur des intérêts communs et une vision partagée de l'avenir. Dans un contexte international de plus en plus instable, le fait que deux États choisissent de formaliser une telle relation est un signal politique fort. Il ne s'agit pas simplement d'entretenir de bonnes relations, mais de leur donner un cadre durable et structuré.

 

F. N. H. : Ce nouveau cadre de coopération devrait nécessairement se traduire par des projets concrets. Quels secteurs vous semblent appelés à être les principaux bénéficiaires de ce partenariat renforcé ?

P. d. J. : Le premier domaine auquel on pense est évidemment celui de la défense et de la sécurité. La France dispose d'un savoirfaire reconnu dans les industries de défense et le Maroc développe progressivement ses capacités industrielles. Il existe donc un véritable potentiel de coopération dans ce secteur. Mais les perspectives vont bien au-delà. Les investissements seront, à mon sens, l'un des principaux moteurs de ce partenariat. Le Maroc connaît aujourd'hui une dynamique de développement très importante. Je pense notamment au port de Dakhla, mais aussi aux besoins en infrastructures, en hôpitaux, en routes ou encore dans les différents projets structurants. Tous ces chantiers nécessitent des financements importants et les entreprises françaises ont vocation à y prendre part. Cette coopération pourra également accompagner le développement du Maroc vers l'Afrique subsaharienne. Le Royaume mène une stratégie ambitieuse sur le continent, avec la volonté de créer davantage de valeur, d'industrialiser certains secteurs et de développer des activités économiques. C'est un terrain sur lequel Français et Marocains ont intérêt à travailler ensemble. Un autre axe essentiel est celui de la formation. Il est indispensable de renforcer les échanges universitaires, de favoriser la mobilité des étudiants et de préserver cette relation intellectuelle entre les deux pays. Les questions liées aux visas devront également être abordées, dans un contexte où l'Europe est confrontée à des débats de plus en plus sensibles sur l'immigration. Enfin, il ne faut pas négliger la dimension culturelle et linguistique. La francophonie demeure un levier d'influence important, même si l'anglophonie progresse. Préserver cet espace commun constitue également un enjeu de ce traité d'amitié. En définitive, ce partenariat ne se limite pas à un seul secteur. Il couvre l'industrie, les infrastructures, les investissements, la formation, la culture, la mobilité et, bien sûr, la défense. C'est précisément cette diversité qui lui donne toute sa portée.

 

F. N. H. : Dans un contexte marqué par la multiplication des alliances stratégiques et des rivalités entre puissances, quelle place ce partenariat franco-marocain est-il appelé à occuper sur l'échiquier euro-méditerranéen et africain ?

P. d. J. : Pour la France, ce partenariat revêt une importance particulière, notamment en raison de la place qu'occupe aujourd'hui le Maroc sur le continent africain. Les relations entre la France et plusieurs pays d'Afrique subsaharienne se sont dégradées ces dernières années. J'ai d'ailleurs consacré un ouvrage à cette évolution, Out of Africa, dans lequel j'analyse les raisons de la dégradation des relations entre la France et plusieurs États africains. En revanche, je n'y parle pas du Maroc, précisément parce que le Royaume ne s'inscrit pas dans cette dynamique. Au contraire, la France a réussi à préserver avec Rabat une relation équilibrée et harmonieuse. Aussi, le Maroc a su développer une présence économique forte en Afrique, notamment à travers ses banques, ses entreprises et ses investissements. Le Royaume constitue donc aujourd'hui une véritable porte d'entrée vers l'Afrique. Je ne parle pas d'un retour militaire de la France sur le continent, mais d'une présence économique, d'une influence et d'une capacité à développer des projets communs. Sur ce terrain, les deux pays ont tout intérêt à travailler ensemble. La francophonie constitue également un enjeu stratégique. Dans le monde des affaires, l'anglais domine naturellement, mais la langue française demeure un puissant vecteur d'influence. Il est essentiel de continuer à renforcer cet espace francophone, tout en favorisant les échanges universitaires, économiques et culturels Le Maroc joue déjà ce rôle de passerelle entre plusieurs espaces linguistiques et culturels. Au fond, ce traité d'amitié traduit la volonté des deux pays de consolider un partenariat fondé sur des intérêts communs, dans un environnement international devenu beaucoup plus instable. Dans un monde marqué par les rivalités entre puissances, le fait que deux États choisissent de formaliser une relation de confiance constitue un signal fort. Chacun y trouve son intérêt, et c'est précisément ce qui donne toute sa valeur à ce traité.

 

F. N. H. : Quels seraient, selon vous, les principaux défis pour faire de ce traité un véritable levier stratégique plutôt qu'un simple symbole diplomatique ?

P. d. J. : Le premier défi sera celui de la mise en œuvre. Ce traité pose les bases d'une relation harmonieuse entre la France et le Maroc, mais il n'aura de véritable portée que s'il est suivi d'actions concrètes. Il est toutefois encore trop tôt pour mesurer pleinement ses effets. Le traité n'est pas encore signé et sa mise en œuvre dépendra aussi du contexte politique. En France, les élections de 2027 seront déterminantes. Personne ne sait aujourd'hui quelle majorité gouvernera le pays. Nous traversons une période d'incertitude majeure. Aujourd'hui, on observe trois grandes tendances politiques : un centre qui tend à s'affaiblir, une extrême gauche qui gagne en influence et une droite également en progression. Tout cela rend les perspectives difficiles à anticiper. Ne tirons donc pas de plans sur la comète. À l'inverse, le Maroc s'inscrit dans une stratégie de long terme, portée par une continuité institutionnelle qui facilite la construction de partenariats durables. Je pense néanmoins que les diplomaties marocaine et française ont réussi à progresser dans le bon sens. Les relations les plus solides sont celles qui se construisent lentement, sur la confiance réciproque. C'est précisément ce qui est en train de se mettre en place. Les bases de ce traité sont particulièrement intéressantes parce qu'elles couvrent un large éventail de domaines : la culture, l'économie, l'industrie, l'influence, la formation ou encore la défense. À partir de ce cadre général, il faudra désormais définir des axes plus opérationnels, à travers des contrats, des investissements et des projets communs. Certains secteurs seront plus dynamiques que d'autres, comme toujours, mais c'est la traduction concrète de ce traité qui permettra d'en mesurer la véritable portée. 

 

 

 

 

 

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