La nouvelle majorité gouvernementale est constituée. En réunissant autour du PAM l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, Fatima Ezzahra El Mansouri a fait un choix politique qui dépasse la simple addition des sièges. Elle écarte le RNI, rompt avec la configuration de la majorité sortante et s’offre la possibilité d’imprimer une nouvelle orientation à l’action gouvernementale. Reste désormais à répartir les portefeuilles ministériels.
Par F. Ouriaghli
C'est fait ! Après plusieurs jours de consultations, Fatima Ezzahra El Mansouri a choisi ses partenaires : l’Istiqlal, l’USFP et le PPS accompagneront le PAM dans la conduite des affaires publiques. Quatre partis, 207 députés et une majorité absolue qui tient à neuf sièges près. C’est suffisant pour gouverner.
Le processus de formation du nouvel Exécutif a d'ailleurs été au centre de l'audience accordée, mercredi 14 octobre, par le Roi Mohammed VI à Fatima Ezzahra El Mansouri, au palais royal à Rabat. La Cheffe du gouvernement désignée a informé le Souverain des différentes étapes franchies dans la constitution de la nouvelle équipe. A cette occasion, le Roi lui a exprimé ses vœux de succès et de réussite dans sa mission, tout en soulignant que la prochaine étape exige «une mobilisation globale et une action gouvernementale sérieuse et responsable, eu égard à l’ampleur des enjeux, des défis et des attentes sur les différents plans».
Un message qui fixe d'emblée le niveau d'exigence auquel devra répondre la future coalition. Car au-delà de la constitution d'une majorité parlementaire, c'est bien sa capacité à agir et à produire des résultats qui sera jugée.
A ce titre, le choix de l’Istiqlal, l’USFP et du PPS mérite qu’on s’y attarde. Car la solution la plus confortable, sur le plan arithmétique, était ailleurs. En reconduisant l’alliance PAM-RNI-Istiqlal, la nouvelle cheffe du gouvernement aurait disposé de 228 sièges, d’une majorité plus large et de partenaires habitués à travailler ensemble. Une formule éprouvée, presque prête à l’emploi.
Mais le scrutin du 23 septembre a changé le rapport de force. Les électeurs ont en effet redistribué les cartes, plaçant le PAM en tête, suivi du RNI qui a perdu sa première place. Reconduire la coalition sortante, même sous une nouvelle direction, aurait brouillé le message des urnes et laissé planer le doute sur la volonté réelle d’engager une nouvelle politique.
En écartant le RNI, Fatima Ezzahra El Mansouri envoie donc un premier signal : la nouvelle législature ne sera pas nécessairement une simple prolongation de la précédente. C’est politiquement habile. Reste à savoir si cette volonté de renouvellement se traduira dans les politiques publiques. Car une coalition différente ne fait pas automatiquement une politique différente.
L’alliance annoncée présente une particularité intéressante. Autour du PAM, formation qui se veut moderniste et réformatrice, se retrouvent trois partis héritiers, à des degrés divers, de traditions politiques et sociales anciennes. L’Istiqlal apporte son implantation territoriale, son expérience gouvernementale et son poids parlementaire. L’USFP et le PPS donnent à cette coalition une coloration sociale plus affirmée.
On pourrait y voir une forme de reconstitution de la Koutla autour d’un nouveau centre de gravité. L’image est séduisante, même si les circonstances, les rapports de force et les réalités partisanes ont profondément changé depuis l’époque où la Koutla incarnait une ambition de transformation politique.
Sur le papier, cette alliance peut offrir une certaine cohérence autour de la justice sociale, de la réduction des disparités territoriales et du renforcement des services publics. Les engagements annoncés dans le communiqué commun vont d’ailleurs dans ce sens.
Mais au-delà des convergences affichées, il y a des sensibilités différentes, des priorités qui ne sont pas parfois les mêmes et, naturellement, des ambitions partisanes. Le PAM voudra imprimer sa marque. L’Istiqlal entendra peser à la hauteur de son poids politique. L’USFP et le PPS devront démontrer que leur participation au gouvernement ne se résume pas à une présence ministérielle, mais qu’elle produit une véritable valeur ajoutée sociale.
Tout cela avec une majorité de 207 sièges sur 395. Neuf sièges de marge, ce n’est pas un matelas. C’est tout juste un coussin. Le moindre désaccord sérieux, la moindre indiscipline parlementaire ou la moindre crispation entre partenaires pourrait compliquer l’adoption de certains textes. Cette majorité devra donc compenser sa relative fragilité numérique par une discipline politique et une solidarité gouvernementale sans faille.
Par ailleurs, l’entrée de l’USFP et du PPS dans la nouvelle majorité constitue l’un des faits politiques les plus intéressants de cette recomposition. Ces deux formations ont longtemps défendu des positions exigeantes en matière de justice sociale, de protection des salariés et de redistribution des richesses. Leur présence au sein de l’exécutif pourrait contribuer à rééquilibrer certaines orientations économiques et sociales.
Encore faudra-t-il qu’elles parviennent à transformer leurs convictions en arbitrages gouvernementaux. Car il est toujours plus facile de défendre une réforme sociale depuis les bancs de l’opposition que d’en assumer les contraintes et les arbitrages une fois aux responsabilités. Les discours généreux se heurtent rapidement à la réalité des finances publiques et aux contraintes budgétaires.
Le véritable test sera donc celui des dossiers difficiles. La réforme des retraites, par exemple. Voilà un sujet sur lequel les positions peuvent rapidement devenir inconciliables. Comment assurer la viabilité financière des régimes sans faire supporter l’essentiel de l'effort aux salariés et aux retraités ? Comment concilier les exigences des équilibres actuariels avec les engagements de justice sociale ?
Mêmes interrogations sur la réforme du système de santé, l’emploi des jeunes, la protection sociale ou encore le pouvoir d’achat. Sur tous ces chantiers, les bonnes intentions devront se transformer en décisions. Et les décisions feront nécessairement des mécontents.
L’USFP et le PPS devront alors choisir entre la défense de leurs marqueurs politiques et les compromis imposés par la solidarité gouvernementale. Un exercice délicat, car à force de compromis, un parti peut finir par ne plus savoir très bien ce qui le distingue de ses partenaires.
La question de la composition de l’équipe ministérielle sera tout aussi révélatrice que le choix des partenaires de la coalition. Le communiqué du 12 octobre insiste sur la compétence, la probité, l’intégrité et le sens politique des futurs ministres. Fort bien. Encore faudra-t-il que ces critères résistent à la traditionnelle mécanique des équilibres partisans.
Car une fois l'accord politique conclu, commence généralement une autre négociation, souvent plus délicate : celle de la répartition des portefeuilles. Et dans cet exercice, tous les ministères ne se valent pas. Certains concentrent les moyens budgétaires, d'autres offrent une forte visibilité politique, tandis que quelques-uns permettent de peser directement sur les grandes orientations économiques et sociales du pays.
Le PAM, en tant que première force de la coalition, voudra naturellement conserver la maîtrise des départements stratégiques et disposer des leviers nécessaires pour mettre en œuvre son programme. L'Istiqlal, fort de ses 65 députés, ne se contentera probablement pas de portefeuilles secondaires. Quant à l'USFP et au PPS, leur participation devra se traduire par des responsabilités suffisamment significatives pour leur permettre de défendre leurs engagements politiques, notamment dans les domaines sociaux.
C'est là que les choses pourraient se compliquer. Chaque formation voudra pouvoir revendiquer sa part des réussites gouvernementales. Et aucune ne souhaitera porter seule la responsabilité des réformes impopulaires. La tentation sera donc grande de privilégier les intérêts partisans, ménager les susceptibilités et de répartir les ministères en fonction des rapports de force internes. Avec le risque de voir la logique des quotas partisans prendre le pas sur celle des compétences.
Fatima Ezzahra El Mansouri devra donc faire preuve d'autorité dans ses arbitrages. Sa responsabilité ne consistera pas seulement à satisfaire ses trois partenaires, mais à constituer une équipe opérationnelle, avec des profils capables de gérer leurs dossiers et de produire des résultats.
Elle devra également éviter l'écueil d'un gouvernement pléthorique, où la multiplication des portefeuilles servirait davantage à préserver les équilibres politiques qu'à améliorer l'efficacité de l'action publique. Un exercice délicat en perspective.
En tout cas, si Fatima Ezzahra El Mansouri a réussi à réunir une majorité, elle doit maintenant démontrer qu'elle peut en faire un gouvernement capable d'agir. Car les citoyens n’ont pas voté pour assister à une distribution de maroquins. Ils attendent des résultats. Ils attendent que le changement de gouvernement se traduise par un changement dans leur vie.