Jamais une femme n’a dirigé le gouvernement marocain. L’arrivée du PAM en tête des législatives ouvre désormais cette possibilité, avec le nom de Fatima Ezzahra El Mansouri qui s’invite naturellement dans le débat. Une éventuelle nomination marquerait incontestablement l’histoire politique du Royaume.
Au lendemain des législatives, alors que s’ouvre le temps des tractations, des alliances et des savants calculs de majorité, une question pourrait rapidement dépasser toutes les autres : le prochain chef du gouvernement sera-t-il, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, une femme ?
La Constitution encadre précisément la nomination. Son article 47 dispose que «le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats». Le texte poursuit que «sur proposition du chef du gouvernement, Il nomme les membres du gouvernement».
Le PAM étant arrivé en tête du scrutin, c’est donc en son sein que devra être choisi le prochain chef du gouvernement. Mais une particularité rend cette étape plus intéressante encore, car contrairement aux formations organisées autour d’un secrétaire général unique, le PAM est dirigé par une direction collégiale de trois membres.
Fatima Ezzahra El Mansouri en est la coordinatrice nationale, aux côtés de Mohamed Mehdi Bensaid et Fatima Saadi.
Autour de ce trio gravite un bureau politique où figurent notamment Abdellatif Ouahbi, Fouzi Lekjaa, Younes Sekkouri, Leila Benali, Amal El Fallah Seghrouchni, Azzedine El Midaoui, Samir Koudar, Ahmed Akhchichine, Rachid El Abdi, Ahmed Touizi ou encore Samir Belfkih.
Autrement dit, l’arrivée du PAM en tête ne désigne pas mécaniquement une personnalité : la Constitution impose que le chef du gouvernement soit choisi au sein du parti arrivé premier, mais elle ne dit pas qu’il doit nécessairement en être le numéro un.
Dans cette configuration, le nom de Fatima Ezzahra El Mansouri s’impose naturellement dans le débat. Non parce que la Constitution lui réserverait une quelconque priorité, mais parce qu’elle coordonne la direction du parti désormais arrivé en tête et qu’elle en est l’une des principales figures nationales. Sa nomination éventuelle ferait entrer le Maroc dans une situation totalement inédite.
Cette éventualité n’a rien d’anecdotique. Elle ne relève pas davantage d’un quelconque effet de mode, mais surgit d’une configuration politique particulière et d’une évolution de la société marocaine dont la portée va bien au-delà du symbole.
Car le symbole, précisément, serait immense. Le Maroc a eu des femmes ministres, parlementaires, maires, dirigeantes d’entreprises et responsables d’institutions publiques. Elles occupent des postes de décision dans l’administration, la finance, la diplomatie, la justice, les universités, les médias et le monde économique. Certaines dirigent de grandes villes.
Mais jamais une femme n’a dirigé le gouvernement. Il existe donc encore un plafond. Le dernier, peut-être le plus visible.
Le briser enverrait un message dont la portée dépasserait largement Rabat et les états-majors politiques. A cette lycéenne de Taza, cette étudiante de Laâyoune, cette entrepreneure de Casablanca ou cette fonctionnaire d’Oujda, on ne dirait plus seulement que toutes les portes lui sont théoriquement ouvertes. On lui montrerait que la plus haute responsabilité gouvernementale peut, elle aussi, être exercée par une femme. Ce serait un changement considérable dans l’imaginaire collectif.
Pas parce que c’est une femme
Mais attention au piège. Une femme à la tête du gouvernement ne devrait pas être nommée parce qu’elle est une femme. Ce serait finalement lui rendre un bien mauvais service. La véritable avancée serait qu’une femme puisse accéder à la tête du gouvernement sans que son genre constitue, à lui seul, l’événement. Et qu’elle soit attendue et jugée là où tout chef de gouvernement doit l’être : sur sa légitimité politique, sa capacité à rassembler une majorité et, surtout, à gouverner. Car le prochain gouvernement n’aura rien d'un gouvernement de gala.
La croissance devra être accélérée. Le chômage, particulièrement celui des jeunes, reste un défi majeur. Le pouvoir d’achat demeure au centre des préoccupations. Les systèmes de retraite attendent une réforme que les gouvernements successifs ont repoussée ou partiellement traitée. La protection sociale doit être consolidée. Il faudra financer des investissements massifs sans compromettre les équilibres budgétaires. Les attentes sont également fortes en matière de santé, d’éducation, d’eau et de réduction des disparités territoriales.
Voilà pourquoi le débat sur une femme à la tête de l’Exécutif doit éviter deux caricatures.
La première serait de considérer qu'une telle nomination constituerait, en elle-même, la preuve définitive de la modernisation politique du pays. D’autant qu’une femme au sommet ne ferait évidemment pas systématiquement disparaître les inégalités professionnelles, sociales ou économiques qui touchent encore les Marocaines.
La seconde serait de balayer le symbole au motif que seuls les résultats comptent. Les symboles comptent aussi.
En politique, ils peuvent modifier les représentations beaucoup plus vite que des dizaines de discours. Voir une femme présider un Conseil de gouvernement, défendre son programme devant le Parlement, arbitrer entre ministres, négocier avec les partenaires sociaux et répondre de son bilan devant les électeurs installerait dans les esprits une évidence que les textes, à eux seuls, ne peuvent produire.
Pour autant, une première femme Chef du gouvernement bénéficierait probablement, au départ, d'une attention exceptionnelle, au Maroc comme à l'étranger. Mais cette singularité pourrait rapidement devenir un fardeau.
Chaque décision serait observée. Chaque erreur commentée. Chaque arbitrage disséqué. Avec certains esprits malveillants qui transformeront les échecs en procès du genre féminin.
Un homme gouverne mal ? On critique l'homme.
Une femme gouverne mal ? Certains concluront volontiers que «les femmes» ne sont décidément pas faites pour cela.
Raison supplémentaire pour ne pas transformer une éventuelle nomination en expérience sociologique.
Il faudra naturellement juger cette personne comme on devrait juger n'importe quel responsable politique : sur son programme, ses décisions, ses résultats et sa capacité à répondre aux attentes des citoyens.
Ni indulgence particulière. Ni procès particulier. Simplement la même exigence.
F. Ouriaghli