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Zaouïas au Maroc : Du pouvoir spirituel aux polémiques de la vénération

Zaouïas au Maroc : Du pouvoir spirituel aux polémiques de la vénération

- Des vidéos montrant des disciples embrassant les mains ou les pieds de leurs cheikhs, des séances de dhikr où les corps sautent jusqu’à la transe, des maîtres entourés d’un vocabulaire sacralisant… Les images qui circulent depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux interrogent une institution beaucoup plus ancienne qu’elles. Car avant d’être associées à ces scènes controversées, les zaouïas ont été des écoles, des refuges, des centres de savoir et parfois de véritables puissances politiques. Leur histoire permet aussi de comprendre comment la figure du cheikh a pu prendre, dans certaines confréries, une place aussi centrale.

Les images ont quelque chose de déroutant pour qui les découvre sans contexte. Dans une vidéo devenue virale cet été, un homme se baisse devant un cheikh et lui embrasse le pied. Dans d’autres, des disciples se pressent autour de leur maître pour lui baiser la main. Ailleurs, des groupes d’hommes vêtus de longues tuniques multicolores répètent le nom de Dieu, balancent leur corps puis accélèrent jusqu’à sauter et entrer dans ce qu’ils décrivent comme un état d’extase spirituelle.

Le phénomène n’est pourtant pas né avec TikTok ou Facebook. Les réseaux sociaux ont surtout fait entrer dans l’espace public des pratiques autrefois confinées aux zaouïas, aux moussems et aux cercles de disciples. Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter plusieurs siècles en arrière.

 

Quand la zaouïa était une école, un refuge et parfois un pouvoir

Le mot zaouïa désigne à l’origine un lieu dans lequel se retrouvent les adeptes d’une voie mystique, une tariqa. Mais dans le Maroc précolonial, la fonction de ces institutions dépasse largement l’exercice du dhikr.

Dans des territoires éloignés des grands centres urbains, la zaouïa peut être à la fois école coranique, lieu d’hébergement, centre de transmission des sciences religieuses, espace de médiation entre tribus et point d’accueil pour les voyageurs. Certaines disposent de terres, de biens habous et de réseaux de disciples couvrant plusieurs régions.

L’actuelle zaouïa Naciriya de Tamegroute en offre une illustration. À partir du XVIIe siècle, elle devient un important centre d’enseignement religieux et intellectuel. Des étudiants viennent y apprendre les sciences religieuses, linguistiques et littéraires, tandis que sa bibliothèque accumule des manuscrits dont une partie est toujours conservée aujourd’hui.

Son rayonnement s’appuie aussi sur des relations avec les populations sédentaires, les tribus nomades et les axes commerciaux sahariens. L’anthropologue Abdallah Hammoudi a montré que le succès de Tamegroute ne pouvait être séparé de ces réseaux sociaux, matrimoniaux, économiques et politiques. D’autres zaouïas vont beaucoup plus loin…

Au XVIIe siècle, alors que le pouvoir saadien se fragilise, la zaouïa de Dila, implantée dans le Moyen Atlas, devient une puissance politique. Son influence s’étend progressivement jusqu’à Fès. Mohammed Al-Hajj Al-Dilaï dirige la ville avant d’y être proclamé sultan en 1659. L’épisode montre jusqu’où pouvait aller l’autorité acquise par une institution religieuse : la zaouïa pouvait, dans certaines circonstances, devenir l’embryon d’un État.

Cette puissance explique également l’ambivalence historique du Makhzen à leur égard. Les sultans ont pu soutenir certaines zaouïas, s’appuyer sur leur influence locale ou leur rôle de médiation, tout en combattant celles qui devenaient suffisamment puissantes pour rivaliser avec le pouvoir central. La montée des Alaouites mettra ainsi un terme à l’expérience politique dilaïte.

Les zaouïas Naciriya, Dilaïya, Fasiya, Darqawiya, Tijaniya, Wazzaniya ou encore celles de Ma El Aïnin n’ont ni la même histoire ni la même doctrine. Les réunir sous une même étiquette masque une très grande diversité. Les sources historiques marocaines leur attribuent néanmoins un rôle important dans l’enseignement, la diffusion du soufisme et la structuration de communautés parfois éloignées des institutions urbaines.

 

Le pouvoir marocain et ses relais religieux

L’histoire des dynasties marocaines montre que le pouvoir politique s’est presque toujours appuyé sur une forme de légitimité religieuse, même si celle-ci ne passait pas toujours par une zaouïa au sens strict.

Les Idrissides se sont imposés autour du prestige chérifien de Moulay Idriss Ier. Les Almoravides sont nés de la prédication d’Abdallah Ibn Yassine, tandis que les Almohades se sont structurés autour de la doctrine d’Ibn Toumert. Les Mérinides, moins portés par une figure spirituelle fondatrice, ont ensuite recherché l’appui des oulémas et des foyers religieux.

Avec les Saadiens, le rôle des réseaux soufis devient alors plus direct. Leur montée en puissance dans le Souss est notamment soutenue par des milieux religieux engagés contre la présence portugaise. Les Alaouites, enfin, tirent une part essentielle de leur légitimité de leur ascendance chérifienne, incarnée à l’origine par Moulay Ali Chérif.

Cette imbrication ancienne entre autorité religieuse et pouvoir politique explique en partie le poids symbolique qu’ont conservé certaines zaouïas et leurs chefs au Maroc.

 

De l’autorité du savant à la «baraka» du cheikh

C’est au cœur de cette histoire qu’apparaît un élément essentiel pour comprendre les pratiques actuelles de «la baraka». Le cheikh n’est pas seulement celui qui connaît les textes. Dans de nombreuses traditions soufies, il est aussi celui qui accompagne spirituellement le disciple. Une chaîne initiatique, ou silsila, rattache idéalement le maître à ses prédécesseurs et, à travers eux, au Prophète.

Le disciple, ou mourid, entre alors dans une relation qui n’est pas exactement celle d’un étudiant avec son professeur. Le maître est censé guider son travail intérieur, corriger son comportement, lui transmettre des invocations et l’aider à combattre son ego.

À partir de là, plusieurs niveaux peuvent cohabiter. Respecter un cheikh pour son savoir n’est pas la même chose que lui attribuer une bénédiction particulière. Lui reconnaître une baraka n’est pas encore lui reconnaître un pouvoir autonome. Visiter le tombeau d'un homme pieux n'est pas identique à demander au mort lui-même de guérir une maladie ou d'accorder un enfant.

Dans la pratique populaire, pourtant, ces frontières ont parfois été beaucoup moins nettes.

Les mausolées de saints ont progressivement attiré des pratiques liées à la recherche de guérison, de fécondité, de protection ou de réussite. Aux enseignements proprement soufis se sont mêlés des usages locaux, des traditions familiales et tout un imaginaire de la sainteté transmis de génération en génération.

Le Maroc en porte encore les traces. Dans son bilan de 2019, le ministère des Habous recensait 7.090 zaouïas et mausolées et indiquait suivre leurs activités par l'intermédiaire de ses délégations territoriales. Certaines organisent toujours des rencontres religieuses, des moussems, des activités sociales ou des enseignements. L'administration religieuse prévoit même le suivi des liens entre les disciples et leurs cheikhs et la réalisation de monographies sur les différentes zaouïas.

Le soufisme reste par ailleurs présenté officiellement comme l'une des composantes historiques de l'identité religieuse marocaine. Le ministère des Habous insiste notamment sur son rôle ancien dans la cohésion entre les différentes composantes sociales et tribales du pays.


 

La critique des excès ne date pas d'aujourd'hui

Ce qui frappe dans les polémiques actuelles est leur ressemblance avec des débats beaucoup plus anciens. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, le sultan Moulay Slimane s'était déjà attaqué aux pratiques qu'il jugeait excessives autour des saints et de leurs tombeaux.

Ses critiques ne visaient pas à supprimer tout soufisme. Elles portaient notamment sur la transformation de la vénération des hommes pieux en croyances leur attribuant un pouvoir relevant de Dieu. Une étude publiée par Daouat Al Haq, revue du ministère des Habous, rappelle que Moulay Slimane dénonçait précisément les situations dans lesquelles des croyants finissaient par considérer que les morts pouvaient leur apporter directement un bénéfice ou leur causer un préjudice.

Le débat n'oppose donc pas simplement un «soufisme marocain traditionnel» à une critique religieuse arrivée récemment du Moyen-Orient. La question du ghuluw, l'exagération dans la vénération des personnes pieuses, existe depuis longtemps à l'intérieur même de l'histoire religieuse marocaine. Et c'est exactement cette vieille frontière qui ressurgit aujourd'hui sur les écrans des smartphones.


 

Un pied embrassé et une polémique nationale 

En août 2026, des images prises au «Moussem de Zmij», organisé dans la région de Fahs-Anjra autour de la mémoire de Sidi Ahmed Ibn Ajiba, se propagent sur les réseaux sociaux. On y voit notamment un homme embrasser le pied de Mohamed Mehdi Ben Ajiba, présenté comme le cheikh de la voie Ibn Ajiba Darqawiya Chadhiliya. D'autres images montrent des fidèles se presser pour lui embrasser la main.

La séquence déclenche suffisamment de critiques pour provoquer plusieurs communiqués et mettre au jour, au passage, des divergences internes sur la représentation de la confrérie. Une partie de la famille Ajibienne se désolidarise de la scène et affirme que l'amour des hommes pieux ne saurait se traduire par le ghuluw. 

De son côté, la branche soutenant Mohamed Mehdi Ben Ajiba assure que l'homme ayant embrassé le pied du cheikh a été emporté par son affection et a «mal exprimé» celle-ci. Elle affirme que ce comportement ne fait pas partie des usages de la voie. La nuance est importante ! 

Un baisemain, quelles que soient les réserves qu'il peut susciter, ne constitue pas en lui-même une adoration. Le geste existe au Maroc dans d'autres rapports de déférence, notamment envers des parents, des fqihs ou dans certains usages protocolaires. Sa signification dépend du contexte. Le fait d'embrasser un pied, de se prosterner ou de considérer une personne comme dépositaire de pouvoirs surnaturels pose en revanche des questions religieuses d'une autre ampleur.

La comparaison avec le protocole monarchique revient d'ailleurs régulièrement dans les commentaires sur les réseaux sociaux : le cheikh assis, les disciples qui se présentent l'un après l'autre, les gestes de révérence. Mais établir un lien direct d'imitation serait hasardeux. Le baisemain appartient plus largement à une longue culture marocaine des signes corporels de respect et de hiérarchie. L'historien et anthropologue peut y voir un langage social de l'autorité; cela ne signifie pas que tous ces gestes aient la même signification politique ou religieuse.


 

La Karkariya, version spectaculaire de l'autorité du cheikh

Une autre confrérie concentre depuis plusieurs années l'attention sur les réseaux sociaux : la Karkariya, dirigée par Mohamed Faouzi Al-Karkari et installée à Al-Aroui, près de Nador. Ses disciples sont immédiatement reconnaissables à leurs vêtements faits de pièces de tissus multicolores. Mais l'originalité de la confrérie ne tient pas seulement à son apparence.

Ses propres publications donnent au cheikh une place centrale dans le parcours du disciple. Le site anglophone de la Karkariya le présente comme un «saint axial vivant» et affirme que la voie transmet une connaissance spirituelle à travers une expérience visionnaire directe de la «lumière divine».

La confrérie associe notamment la bay'a, l'engagement auprès du cheikh, à l'accès à cette expérience. Son site publie régulièrement les témoignages de disciples affirmant avoir «vu la      lumière» après leur engagement.

Dans sa propre histoire officielle, une phrase attribuée à Faouzi Al-Karkari résume l'importance donnée à cette expérience : la Karkariya affirme que celui qui ne parvient pas à cette «vision» ne peut être considéré comme son disciple. Le même récit lui attribue des degrés spirituels extrêmement élevés et rapporte différentes expériences appartenant au registre du surnaturel. Il s'agit ici des affirmations de la confrérie elle-même, et non de faits pouvant être établis indépendamment.

Ce vocabulaire contribue à la controverse qui entoure le mouvement. En avril 2025, l'émission Fawq Al Solta d'Al Jazeera avait elle-même consacré un sujet à la Karkariya et aux critiques suscitées par ses prétentions spirituelles.

 

Pourquoi sautent-ils jusqu'à la transe ?

Les images les plus spectaculaires restent celles de la hadra. Les disciples forment un cercle ou des rangées. Le nom de Dieu est répété. Les corps se balancent. Le rythme augmente. La respiration devient plus soutenue. Les mouvements gagnent en amplitude jusqu'à ce que certains participants sautent ou semblent perdre momentanément la maîtrise ordinaire de leurs gestes.

La Karkariya ne cache pas cette pratique. Elle dispose sur son propre site de pages consacrées à la hadra et à la jazba, et publie des vidéos de ces cérémonies à Al-Aroui. Dans son exposé doctrinal, elle associe explicitement la hadra au mouvement corporel et à une expérience de proximité et de dévoilement spirituel.

Les participants interprètent généralement cet état comme du wajd ou de la jazba, une émotion ou une attraction spirituelle qui submerge le fidèle pendant le dhikr. Il existe également une lecture psychologique du phénomène, qui n'a pas besoin de supposer une intervention surnaturelle. Les recherches sur le chant répétitif montrent que la combinaison du rythme, de la répétition, de l'attention soutenue, du mouvement et de la synchronisation avec un groupe peut favoriser des états modifiés de conscience. 

Une étude portant sur 464 pratiquants de chants répétitifs dans 33 pays a ainsi observé une forte association entre ce type de pratique et les expériences qualifiées de mystiques par les participants. Les auteurs identifient notamment la répétition, le rythme, l'attention, la croyance et la synchronisation collective parmi les mécanismes susceptibles d'y contribuer.

La transe n'est donc ni propre à la Karkariya ni même au soufisme. Des mécanismes comparables apparaissent dans des traditions religieuses très différentes.

Cela n'épuise évidemment pas la question religieuse. Le dhikr est une pratique centrale de l'islam. En revanche, l'usage de mouvements rythmiques, de chants, de sauts ou la recherche délibérée d'un état extatique ont fait l'objet de débats pendant des siècles entre savants musulmans et au sein du soufisme lui-même.


 

Respect, vénération, adoration : des frontières à ne pas confondre

Les vidéos actuelles ont aussi tendance à mélanger des pratiques théologiquement très différentes. Embrasser la main d'un homme que l'on respecte n'est pas équivalent à lui demander de guérir une maladie. Se rendre au mausolée d'un saint n'est pas nécessairement lui adresser une prière. Et une manifestation d'émotion très forte pendant un dhikr ne signifie pas que le participant adore son cheikh. Le terme d'«idolâtrie» ou de shirk suppose beaucoup plus.

Dans la théologie islamique, le problème devient fondamental lorsque des actes d'adoration sont dirigés vers autre que Dieu ou lorsqu'un pouvoir proprement divin est attribué à une créature. La croyance qu'un mort ou un cheikh disposerait par lui-même du pouvoir de modifier le destin, d'accorder une guérison, de garantir une descendance ou de connaître l'invisible fait ainsi entrer le débat dans une autre catégorie que celle du simple respect.

Entre les deux se situe toute la question du ghuluw : l'exagération dans la vénération. C'est d'ailleurs le terme utilisé par certains membres de la famille Ibn Ajiba pour prendre leurs distances avec le baiser du pied qui a provoqué la dernière polémique.


 

Plus de dérives, ou simplement plus de caméras ?

Reste une question : assiste-t-on réellement à une prolifération de ces pratiques ? Rien ne permet pour l'instant de l'affirmer sur la seule base des réseaux sociaux.

Une cérémonie locale qui aurait autrefois réuni quelques centaines de personnes peut aujourd'hui produire une vidéo regardée par plusieurs millions d'internautes. Et les algorithmes ne sélectionnent pas les trois heures de récitation coranique qui précèdent une scène : ils sélectionnent les quinze secondes où un homme embrasse un pied ou où cinquante personnes sautent simultanément. Cela crée un puissant effet de loupe.

Mais les réseaux sociaux ne font pas qu'exposer ce qui existait déjà. Ils modifient également la vie des confréries. Un cheikh installé dans une petite ville peut désormais recruter des disciples à l'étranger, diffuser quotidiennement ses enseignements, publier les témoignages de ses adeptes et construire autour de sa personne une image extrêmement forte.

La Karkariya en est un exemple particulièrement visible. Une confrérie installée près de Nador dispose aujourd'hui d'un réseau international, de sites en plusieurs langues et d'une abondante production audiovisuelle. La vieille relation entre cheikh et disciple est entrée dans l'ère numérique. C'est peut-être là que réside la principale nouveauté.

Pendant des siècles, les zaouïas marocaines ont tiré leur influence de la proximité : un saint, une famille, une tribu, une région, une bibliothèque, des terres, des étudiants et un réseau de fidèles. Le numérique permet désormais de transformer ce capital spirituel en présence permanente sur les écrans.

Les images qui choquent aujourd'hui ne racontent donc qu'une partie de l'histoire. Derrière un pied embrassé ou une transe collective se trouve une institution qui a traversé plusieurs siècles, connu le pouvoir et le déclin, formé des générations de savants, assuré des fonctions sociales importantes et produit ses propres débats sur les limites de la sainteté.
 

C'est aussi ce passé qui explique la force persistante de la figure du cheikh. Et la polémique contemporaine revient finalement à une question ancienne : jusqu'où peut aller le respect accordé à un guide spirituel avant que le guide ne prenne, dans l'esprit du disciple, une place qui n'est plus simplement celle d'un homme ?

 

 

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