Le rapport de la police espagnole consacré aux événements des 30 et 31 juillet à Ceuta, rendu public début septembre, apporte de nouveaux éléments à un dossier aussi sensible que complexe. S’il nourrit les interrogations sur les circonstances ayant permis à plusieurs dizaines de milliers de personnes de rejoindre, en quelques heures, le territoire espagnol depuis le Maroc, il ne suffit pas, à lui seul, à établir l’existence d’une responsabilité délibérée des autorités marocaines. Sur un sujet aussi lourd de conséquences diplomatiques, les faits établis doivent primer sur les présomptions.
Le document élaboré par le Centre national espagnol de l’immigration et des frontières (CENIF) évoque notamment un dispositif policier marocain «sensiblement plus réduit que d’ordinaire» autour de la frontière, ainsi qu’une attitude qualifiée de «permissive» face aux mouvements de foule. Les enquêteurs espagnols relèvent également, à partir de témoignages et d’images, certains comportements qu’ils considèrent compatibles avec une facilitation des passages.
Ces éléments méritent naturellement d’être examinés. Un rapport de police produit dans le cadre d’une procédure judiciaire doit être lu, analysé et confronté au contexte et à d’autres éléments d’enquête. Il faut également se garder d’en tirer des conclusions rationnelles qu’il ne permet pas, en l’état, d’établir.
Le ministère espagnol de l’Intérieur et le Directeur général de la Police ont eux-mêmes précisé qu’aucun rapport n’attribuait au gouvernement marocain la conception ou la direction de l’opération. La raison réelle des événements reste, selon les autorités espagnoles, inconnue. Le Premier ministre Pedro Sánchez a également affirmé, le 3 septembre, qu’aucune preuve concrète ne permettait d’établir que les autorités marocaines avaient orchestré l’afflux. Cette distinction est essentielle. Constater une baisse des effectifs, relever une passivité inhabituelle ou même s’interroger sur le comportement de certains agents ne suffit pas à démontrer l’existence d’une décision politique prise par Rabat. Entre une défaillance opérationnelle éventuelle, une incapacité momentanée à contenir des dizaines de milliers de personnes, des initiatives individuelles et une opération décidée au plus haut niveau de l’État, seule une analyse rigoureuse des faits, étayée par des éléments tangibles, permettra d’établir ce qui s’est réellement passé.
Le rapport apporte par ailleurs un élément plus préoccupant : le rôle joué par les réseaux sociaux dans la mobilisation. Les enquêteurs ont identifié des modes de communication structurés, des messages appelant au déplacement vers la frontière et des informations laissant croire que le passage vers Ceuta était possible. C’est probablement là que doit également porter une partie importante de l’analyse.
Comment plusieurs dizaines de milliers de personnes, de nationalités et de profils différents ont-elles pu être mobilisées dans un espace de temps aussi court ? Qui a produit les messages ? Qui les a amplifiés ? Dans quel objectif ? Et comment distinguer une campagne organisée d’une mécanique virale qui, une fois enclenchée, devient difficilement contrôlable ? Ces questions sont d’autant plus importantes que la crise de Ceuta a montré la puissance désormais considérable des réseaux sociaux dans les mouvements migratoires. Une vidéo, une rumeur ou la promesse d’une frontière momentanément ouverte peuvent suffire à provoquer un mouvement collectif dont les conséquences humaines et sécuritaires deviennent rapidement incontrôlables.
Pour autant, les réseaux sociaux constituent à la fois un objet d’enquête et un terrain particulièrement dangereux pour l’établissement des faits. Des vidéos sorties de leur contexte, des témoignages isolés ou des commentaires anonymes ne peuvent remplacer les éléments matériels d’une procédure judiciaire. Dans un dossier aussi sensible pour les relations entre le Maroc et l’Espagne, la prudence n’est pas une manière d’esquiver les responsabilités.
C’est dire que le rapport espagnol ne constitue pas, à ce stade, la preuve d’une implication du gouvernement marocain dans l’organisation des événements de Ceuta. D’autres investigations sont d’ailleurs toujours en cours. L’Audience nationale espagnole a demandé des rapports aux différents services de sécurité afin de déterminer notamment si l’opération était concertée et si des informations avaient été reçues avant les événements.
Il faudra donc attendre que les différentes pièces soient confrontées avant de transformer les soupçons en certitudes. Et les relations bilatérales entre le Maroc et l’Espagne le valent bien. La crise de Ceuta appelle une enquête rigoureuse, mais elle appelle aussi une lecture rationnelle pour établir les faits et identifier les responsabilités.
F. Ouriaghli