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Edgar Morin, une lumière pour notre temps : par le professeur Mohamed Berrada

Edgar Morin, une lumière pour notre temps : par le professeur Mohamed Berrada

Il est des êtres dont la disparition ne marque pas seulement la fin d’une vie, mais l’effacement d’une lumière qui éclairait notre temps. Edgar Morin était de ceux-là.

 

À 104 ans, il nous quitte après avoir traversé plus d’un siècle d’histoire, de drames, de bouleversements et d’espérances. Mais les hommes comme lui ne disparaissent jamais tout à fait. Ils demeurent présents dans leurs œuvres, dans leurs idées, dans les consciences qu’ils ont éveillées et dans les vies qu’ils ont inspirées.

Pour moi, Edgar était bien davantage qu’un immense penseur. Il était un ami. Un compagnon de réflexion avec lequel j’ai eu le privilège d’échanger longuement au fil des années. Nos débats furent nombreux, passionnés, enrichissants. Ils ont profondément nourri ma propre manière de penser le monde, mais aussi comment appréhender l’économie et les différentes disciplines qu’on enseigne.

J’ai trouvé dans sa théorie de la complexité une méthode intellectuelle qui est devenue la base de mes raisonnements. Edgar nous a appris à refuser les simplifications abusives, à relier ce qui est dispersé, à comprendre que les réalités humaines, sociales, économiques et politiques ne peuvent être enfermées dans des schémas réducteurs. Il nous a enseigné que le monde est un tissu de relations, d’interdépendances et de contradictions qu’il faut apprendre à penser ensemble et à relier en évitant la simple fragmentation.

Au sein du Centre de recherche Links à la Faculté des sciences juridiques économiques et sociales de Casablanca, ses interventions ont laissé une empreinte profonde. Chercheurs, étudiants et praticiens ont découvert grâce à lui une autre manière d’aborder les défis contemporains. Sa pensée n’était jamais abstraite; elle était tournée vers l’humain. Elle cherchait à comprendre pour mieux agir, à relier pour mieux construire.

Son humanisme fut sans doute sa plus grande leçon. Dans une époque dominée par les replis identitaires, les exclusions et les affrontements, Edgar Morin rappelait inlassablement que l’identité n’est jamais unique ni fermée. Elle est plurielle, multiple, enrichie par les rencontres, les cultures et les histoires. Cette vision généreuse de l’être humain demeure aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

Toute sa vie, il s’est élevé contre les excès de pouvoir, contre les guerres, contre les logiques de domination et contre les mécanismes qui déshumanisent les sociétés. Il dénonçait avec la même vigueur les fanatismes, les nationalismes étroits et les aveuglements idéologiques. Son engagement n’était pas celui d’un militant de circonstance; il procédait d’une fidélité profonde à la dignité humaine.

Le Maroc occupait également une place particulière dans son cœur et dans son esprit. A une époque où les discours de haine se multiplient, où les murs de la peur et de l’incompréhension s’élèvent entre les peuples et les religions, il me disait que le Maroc pour lui, a toujours choisi la voie de parler au monde avec le langage de l’âme, et d’écrire son message civilisationnel avec l’encre de la sagesse, de l’amour et de l’humanité. Il y retrouvait cette diversité humaine qu’il chérissait tant et cette capacité à faire dialoguer les héritages multiples qui nourrissaient sa réflexion sur le monde.

Son attachement à notre pays n’était pas seulement intellectuel. Il était aussi affectif, familial et culturel. 

Il serait impossible d’évoquer Edgar sans rendre hommage à celle qui a partagé sa vie et qui a contribué à son équilibre, à son bonheur et à sa fécondité intellectuelle : Sabah. Plus qu’une épouse, elle fut pour lui une présence lumineuse, une source d’affection, de sérénité et d’amour.

Dans les dernières décennies de sa vie, elle lui a apporté cette joie de vivre indispensable aux grands créateurs, cette énergie discrète qui permet de continuer à penser, à écrire et à transmettre. Leur relation dépassait largement le cadre de la vie conjugale. 

Sabah était également une interlocutrice attentive, une complice intellectuelle avec laquelle il échangeait sans cesse. Le dialogue qu’ils entretenaient nourrissait sa réflexion et stimulait sa créativité. Grâce à cette harmonie rare entre l’amour et la pensée, Edgar a pu poursuivre son œuvre avec une vitalité exceptionnelle, multipliant les publications, les conférences et les prises de position qui ont continué à éclairer notre compréhension du monde. 

À travers lui, nous admirions le penseur; à travers leur union, nous découvrions aussi la force tranquille que peut représenter l’amour lorsqu’il devient une source de connaissance, de confiance et d’inspiration.

Je n’oublierai jamais aussi l’honneur qu’il m’a fait en rédigeant la préface de mon ouvrage consacré aux entrepreneurs marocains. Fidèle à sa démarche, il y rappelait que l’aventure entrepreneuriale ne peut être réduite aux seules variables économiques. Derrière les chiffres, les investissements, la production, la consommation et les résultats, il voyait avant tout des femmes et des hommes, des histoires, des imaginaires, des trajectoires humaines. Il montrait combien la sociologie, aujourd’hui trop souvent négligée dans nos systèmes éducatifs, demeure indispensable à la compréhension du développement.

Cette conviction traverse toute son œuvre : l’économie seule n’explique pas le monde. Les comportements humains, les cultures, les croyances, les solidarités et les aspirations jouent un rôle essentiel dans le destin des sociétés. Cette approche globale nous manque cruellement à l’heure où la technicité tend parfois à remplacer la compréhension de l’humain, où l’employabilité dépasse la nécessité de former des esprits critiques.

Aujourd’hui, alors que notre planète est traversée par la violence, la haine, les conflits et les fractures, son absence se fait déjà sentir. Nous vivons dans un monde où le matérialisme semble souvent l’emporter sur les valeurs de solidarité, où la compétition supplante parfois la fraternité, où l’amour de l’autre peine à trouver sa place. Edgar Morin était l’une des grandes voix qui nous rappelaient inlassablement que l’avenir de l’humanité dépend de notre capacité à nous reconnaître comme membres d’une même communauté de destin.


Cher Edgar,
Tu vas me manquer. Tes analyses, ton regard bienveillant, ton intelligence lumineuse et ton humanisme resteront gravés dans ma mémoire. Mais tu manqueras aussi au monde entier, qui perd aujourd’hui l’un de ses plus grands sages.

Je te remercie pour ton amitié, pour ta confiance, pour les échanges que nous avons partagés et pour l’héritage intellectuel que tu nous laisses. Ton œuvre continuera à guider celles et ceux qui refusent les simplifications, qui croient à la fraternité humaine et qui gardent l’espoir d’un monde plus juste.

Car les grands esprits ne s’éteignent jamais vraiment : ils continuent d’éclairer les générations qui leur succèdent. Edgar Morin appartient désormais à cette lignée rare de penseurs dont la voix traverse le temps. Son message de lucidité, de complexité et d’humanisme demeure plus vivant que jamais. À nous désormais de faire vivre cet héritage, de poursuivre ce dialogue avec sa pensée et de porter, à notre tour, cette exigence de compréhension et de fraternité qu’il n’a cessé d’incarner.


Chère Sabah,

En ce moment de séparation, je partage ta douleur. Tu as accompagné Edgar avec une générosité et une fidélité admirables. Tu trouveras dans l’immense reconnaissance que lui portent ses amis et ses lecteurs le témoignage de l’importance de ta présence auprès de celui qui fut l’un des plus grands humanistes et philosophes de notre temps.


Avec affection, admiration et gratitude,
Adieu, mon ami.


Mohamed Berrada 
Professeur à l’université Hassan II

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