La famille marocaine, longtemps considérée comme le pilier fondamental de la société, traverse aujourd’hui une phase de transformation profonde. C’est ce que révèle la synthèse de l’Enquête nationale sur la famille 2025 (ENF), réalisée par le haut-commissariat au Plan.
L’enquête dresse un portrait inédit des évolutions démographiques, sociales et culturelles affectant la famiolle.
Premier enseignement majeur : la nucléarisation de la famille s’impose désormais comme le modèle dominant. En 2025, 73% des ménages relèvent de la famille nucléaire, contre 60,8% en 1995. Cette évolution traduit un recentrage du foyer autour du couple et des enfants, au détriment des structures élargies.
Dans le même temps, plusieurs transformations structurantes émergent :
• Hausse des couples sans enfants, dont la part est passée de 3,4% à 9,4%, notamment sous l’effet du vieillissement démographique.
• Progression de la monoparentalité, qui atteint 8,8% des ménages, révélant des situations de fragilité économique et sociale.
• Recul marqué des familles élargies, dont le poids chute de 35,2% à 19,8%.
• Diminution de la cohabitation multigénérationnelle, passée de 29% à 16,8%.
Ces évolutions consacrent un basculement vers un modèle familial plus restreint, plus autonome, mais aussi potentiellement plus vulnérable.
Autre mutation structurante : la réduction de la taille des ménages. Elle est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024. Cette tendance, combinée à la nucléarisation, entraîne mécaniquement une augmentation du nombre de ménages à loger.
Ce phénomène pose un défi prospectif majeur : les besoins en logement, équipements et services de proximité augmentent plus vite que la population elle-même, notamment dans un contexte d’urbanisation accélérée et de vieillissement démographique .
L’enquête met en lumière une distinction intéressante entre réseau familial potentiel et relations réellement entretenues.
• Un chef de ménage déclare en moyenne 54 parents dans son réseau familial.
• Mais le cercle des proches effectivement fréquentés se limite à 17 personnes, soit moins du tiers.
Ce décalage traduit un recentrage des relations sur la famille proche (parents, enfants, fratrie), au détriment des liens plus éloignés. Une tendance particulièrement marquée en milieu urbain.
L’éloignement géographique reconfigure la solidarité
La famille marocaine n’échappe pas à une autre dynamique forte : l’éloignement spatial des membres.
Aujourd’hui :
• Moins de la moitié des chefs de ménage vivent à proximité de leurs parents.
• La cohabitation ou la proximité avec les frères, sœurs et enfants recule nettement par rapport à 1995.
Résultat : la solidarité familiale se transforme et repose désormais moins sur la proximité physique que sur des formes hybrides, combinant échanges à distance, communications numériques et transferts financiers.
Les outils digitaux jouent d’ailleurs un rôle croissant, devenant un véritable substitut relationnel face à l’éloignement.
Malgré ces mutations, la solidarité familiale demeure une valeur forte :
• 42,5% des ménages participent à des échanges interfamiliaux.
• Les formes d’aide les plus répandues sont :
o les prêts d’argent (36,5%),
o les services en travail (29,1%),
o les transferts financiers (21,5%).
Cependant, ces solidarités révèlent des inégalités :
• Les ménages modestes sont davantage bénéficiaires.
• Les ménages aisés sont plus souvent donateurs.
• Les ménages dirigés par des femmes reçoivent plus fréquemment de l’aide.
Par ailleurs, la famille joue un rôle important dans l’emploi :
• 58,7% des chômeurs bénéficient d’un soutien familial.
• 13,7% des indépendants mobilisent une main-d’œuvre familiale.
• 3,7% des actifs travaillent dans une entreprise familiale.
Mariage : un modèle en perte d’attractivité
L’un des signaux les plus marquants du rapport concerne le recul du mariage.
• 51,7% des célibataires ne souhaitent pas se marier.
• Les hommes sont plus réticents (59,8%) que les femmes.
• Les contraintes économiques apparaissent comme le principal frein.
Lorsqu’il est envisagé, le mariage reste toutefois associé à un objectif traditionnel : fonder une famille et avoir des enfants, motivation citée par près de 78% des personnes concernées.
Au final, l’Enquête nationale sur la famille 2025 met en évidence une réalité nuancée : la famille reste un socle central de solidarité et de transmission, mais elle évolue vers des formes plus restreintes, individualisées et distanciées.