-La généralisation de la couverture médicale impose de repenser les équilibres du système de santé marocain. À Marrakech, Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, a insisté sur la soutenabilité financière du dispositif, les disparités territoriales et les risques liés à la concentration des opérateurs privés.
La généralisation de la couverture médicale constitue une transformation majeure du système de santé national, mais elle soulève aussi des questions sur son financement, son organisation et l'égalité d'accès aux soins.
C'est le constat dressé par Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, ce mercredi 14 octobre à Marrakech, lors de l'ouverture de la conférence internationale consacrée à la concurrence, à la régulation et à la gouvernance du secteur de la santé.
Pour le président du Conseil, le passage progressif vers une couverture quasi universelle modifie profondément les relations entre les différents intervenants. Prestataires de soins, établissements hospitaliers, industriels pharmaceutiques, distributeurs et organismes de remboursement devront évoluer dans un système où le financement des dépenses médicales reposera davantage sur des mécanismes de couverture collective.
Aujourd'hui encore, selon les éléments évoqués par Rahhou, près de la moitié des dépenses de santé échappent au système de couverture et sont supportées par les ménages.
Cette évolution place la soutenabilité financière au centre des préoccupations. Ahmed Rahhou a mis en garde contre la construction d'un dispositif qui, malgré ses ambitions sociales, pourrait se révéler difficile à financer durablement ou accentuer les inégalités existantes.
Il a notamment évoqué le risque de voir émerger « une médecine des riches et une médecine des pauvres », ou encore une offre de soins différenciée entre les grandes villes et les territoires ruraux. L'objectif de généralisation de la couverture doit ainsi s'accompagner d'une réflexion sur la répartition de l'offre médicale et les conditions réelles d'accès aux prestations.
Investissement privé et risques de concentration
Le Maroc a fait le choix d'un modèle associant établissements publics et investissements privés. Cette configuration confère une importance particulière aux conditions de concurrence dans le secteur, notamment avec le développement des groupes de santé et la multiplication des investissements dans les infrastructures médicales.
Ahmed Rahhou reconnaît que les opérations de concentration peuvent présenter des avantages économiques. Elles permettent notamment de mutualiser les équipements, de renforcer les plateaux techniques et de mieux organiser la permanence des soins.
Le président du Conseil de la concurrence a toutefois insisté sur les limites à ne pas franchir. Ces regroupements ne doivent constituer ni des barrières à l'entrée pour de nouveaux opérateurs, ni des sources de rentes de situation, ni provoquer de déséquilibres entre l'offre et la demande.
Le Conseil entend ainsi veiller à la transparence des règles de concurrence et à leur application équitable à l'ensemble des acteurs, dans un secteur où les modalités de tarification et de remboursement jouent directement sur l'équilibre financier de la couverture médicale.
Ressources humaines et technologie
La question des ressources humaines occupe également une place importante dans cette réflexion. Ahmed Rahhou a plaidé pour un assouplissement des frontières entre les différents acteurs du système, notamment entre les secteurs public et privé, afin de favoriser une meilleure utilisation des compétences et des équipements disponibles.
Il a également souligné l'intérêt de la régionalisation de la formation médicale, qui pourrait contribuer à une meilleure répartition des professionnels de santé sur le territoire et limiter leur concentration dans les régions économiquement les plus attractives.
La technologie constitue, selon lui, un autre levier pour réduire les disparités territoriales. Télémédecine, intelligence artificielle appliquée au diagnostic et robotisation pourraient permettre d'élargir l'accès aux spécialités médicales sans imposer systématiquement le déplacement des patients ou des praticiens.
«Le futur de la médecine n'est pas forcément d'amener les médecins chez les gens, mais d'amener la médecine chez les gens», a-t-il résumé.
Pour Ahmed Rahhou, ces outils doivent compléter le travail des professionnels de santé plutôt que s'y substituer. Leur utilisation pourrait également libérer du temps médical en réduisant certaines tâches administratives et les déplacements.
La généralisation de la couverture médicale devra ainsi concilier plusieurs impératifs : élargir l'accès aux soins, maîtriser les coûts, préserver l'attractivité des investissements et garantir des conditions de concurrence qui ne compromettent ni la viabilité du système ni l'égalité de traitement des patients.