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Santé mentale: près d’un Marocain sur deux souffre de troubles mentaux

Santé mentale: près d’un Marocain sur deux souffre de troubles mentaux

Afin de combler les lacunes constatées dans le domaine de la santé mentale, le département de Ait Taleb dit travailler sur l’élaboration d’un plan national stratégique multisectoriel.

 

Par M. Boukhari

Près de la moitié de la population marocaine, âgée de 15 ans et plus, présente ou a déjà présenté des signes de troubles mentaux. En octobre dernier, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) tirait déjà la sonnette d’alarme sur cette situation inquiétante. En effet, le CESE a, dans le cadre d’une saisine émanant du chef du gouvernement, réalisé une étude visant à identifier les principaux problèmes et dysfonctionnements à traiter en matière de politique de santé mentale, de prise en charge des troubles mentaux et de prévention du suicide.

D’après le CESE, le Maroc ne dispose que de 2.431 lits réservés aux maladies mentales et de seulement 454 psychiatres. De telles défaillances témoignent, selon cette institution, du sousinvestissement de l’État dans le domaine de la santé mentale.  L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé mentale comme étant un état de bien-être, qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d'être en mesure d'apporter une contribution à la communauté. Néanmoins, au Maroc, la santé mentale a, depuis belle lurette, été considérée comme le parent pauvre du système de santé. 

En vue de rectifier le tir, le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Khalid Ait Taleb, a annoncé lundi 19 décembre 2022 que son département est en train d’élaborer un plan national stratégique multisectoriel pour la santé mentale, parallèlement à l’élaboration d’un projet d’évaluation du système de santé mentale avec le soutien de l’OMS.  En ce qui concerne le cadre juridique, le ministre a révélé que ce dernier n’est plus «adapté aux évolutions de la santé mentale et aux orientations du Programme national de la santé mentale et de l’OMS».

Il a par ailleurs souligné que les programmes en cours permettent de combler le fossé enregistré dans ce domaine en vue d’assurer l'approvisionnement adéquat et continu en médicaments des établissements d'urgence, augmenter le nombre de psychiatres formés annuellement, avancer vers l'adéquation du cadre légal de la profession de psychologue et réaffecter les ressources humaines spécialisées en psychiatrie employées dans les établissements de santé. Pour Abdelmajid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé, l’élaboration du plan national multisectoriel pour la santé mentale intervient à un moment où «se met en place la refonte du système de santé pour nous préparer au projet royal et historique de la couverture sanitaire universelle (CSU), qu’on peut résumer en «Une santé pour tous».

Ce projet constitue une rupture avec «la santé à deux vitesses» qui avait toujours prévalu, et dans ce cadre, la santé mentale ne pourrait être occultée».  Belaïche estime que le défi pour le ministre de la Santé est aussi grand que complexe, au vu des nombreuses actions à mener. «D’abord, il y a le manque de ressources humaines, la nécessité de mise à niveau des structures dédiées à la santé mentale, la mise à niveau de la législation devenue désuète et inadaptée. En effet, le dahir n°1-58-295 du 30 avril 1959 relatif à «la prévention et au traitement des maladies mentales et à la protection des malades mentaux» n’a pas évolué depuis…63 ans. Ensuite, vient la sensibilisation de la population sur les maladies mentales et la lutte contre la stigmatisation et l’exclusion des personnes atteintes qui seront également nécessaires, sans compter un accès facilité aux traitements et aux hospitalisations», a-t-il noté. 

Même son de cloche chez Hafsa Abouelfaraj, psychiatre et psychothérapeute, qui explique que «tout  programme national de santé mentale a pour but de prévenir et combattre les troubles mentaux et psychosociaux, et de contribuer ainsi à l’amélioration de la qualité de vie et la productivité de l’ensemble de la population. Cela passe notamment par l’instauration d’une organisation de soins adaptée à la situation de la santé mentale au Maroc, principalement dans le sens de renforcer la prévention et en mettant en place des mécanismes de réhabilitation et des programmes de communication pour l’éducation sanitaire des citoyens en termes de santé mentale». 

En 2021, le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) a dénoncé dans son rapport annuel la répartition géographique inéquitable des hôpitaux de santé mentale marocains, dressant le constat selon lequel la majorité de ces établissements était située dans les grandes villes, notamment Casablanca, Rabat et Marrakech. Une réalité qui faisait remonter à la surface l’inégalité d’accès aux soins sur le territoire national.  Heureusement, la déclaration du CNDH n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Le ministre de la Santé a annoncé le 19 décembre la poursuite de la mise en place des services psychiatriques intégrés dans les hôpitaux publics, la construction et l'équipement de 3 hôpitaux de santé mentale à Agadir, Kénitra et Béni-Mellal, avec 120 lits chacun, ainsi que la reconstruction de l'hôpital psychiatrique de Berrechid.

En revanche, Abdelmajid Belaïche affirme que tous les services psychiatriques ne se valent pas. Selon lui, l’hôpital Arrazi reste un modèle et une exception. Quant aux cliniques privées, «elles constituent, dans leur majorité, d’excellents modèles, mais sont malheureusement inaccessibles pour la majorité des patients marocains», indique-t-il. Il rappelle, à ce titre, le coût très élevé d’une journée d’hospitalisation nécessaire aussi bien dans une structure publique que privée et qui est de 2.000 à 3.000 dirhams par jour, au vu des besoins d’accompagnement par différentes autres spécialités médicales ou non médicales. «Malheureusement, le ministère de la Santé avait par le passé consacré très peu de moyens aux services et centres psychiatriques, et notre pays avait occulté le champ du charlatanisme qui s’était érigé en un véritable système informel de psychiatrie. Heureusement, Pr Louardi, ex-ministre de la Santé, avait mis fin à la scandaleuse affaire de Bouya Omar. Cette affaire avait révélé aux Marocains dans quelles conditions indignes et inhumaines étaient internées des personnes réellement atteintes de maladies mentales ou tout simplement de personnes dont certaines familles voulaient se débarrasser souvent pour des raisons liées à l’héritage», a-t-il regretté. 

Et d’ajouter : «ces structures informelles, en majorité concentrées au village de Bouya Omar dans la région de Kelâa Sraghna, étaient malheureusement là pour remplir un vide sidéral en matière de prise en charge des cas psychiatriques dans les hôpitaux publics. La formation des médecins spécialistes en psychiatrie et d’infirmiers spécialisés était aussi le parent pauvre des formations médicales». Rappelons que l’ex-ministre de la Santé, Houcine Louardi, a initié le 11 juin 2015 l’opération «Al Karama», qui signifie littéralement dignité, avec pour objectif d’évacuer le mausolée Bouya Omar et libérer ainsi les 822 pensionnaires qui y subissaient un traitement tout sauf humain. Parmi les lacunes relevées dans le domaine de la santé mentale, figure le manque criant de ressources humaines spécialisées. «Effectifs très faibles avec un rythme de formation très lent, ceci est inquiétant pour l’avenir de notre santé mentale. Comment peut-on satisfaire les besoins de 37 millions de Marocains, dont la moitié des adultes est atteinte de maladies mentales, soit près de 12 millions et demi de citoyens, avec des effectifs de professions médicales spécialisées et paramédicales aussi faibles. Nous comptons seulement 1 médecin pour 100.000 habitants, alors que la moyenne mondiale est de 1,7 et celle européenne est de 9,7», s’insurge Belaiche. 

Pour sa part, Hafsa Abouelfaraj explique la rareté des effectifs dans le domaine de la santé mentale par le désintérêt des futurs médecins envers cette spécialité. «Malgré l’évolution et les progrès qu’a connus la psychiatrie grâce à l’avènement des nouvelles technologies et des découvertes en pharmacologie, psychothérapie, neurobiologie, neuro-imagerie et en génétique, le psychiatre et sa profession font toujours l’objet d’un regard péjoratif de la part du grand public, y compris les professionnels de santé. Ces derniers, qui sont les plus proches du psychiatre et de la psychiatrie et qui travaillent en collaboration avec ceux-ci, nourrissent eux aussi ces préjugés et les transmettent fidèlement entre collègues et futurs collègues, aboutissant à une stigmatisation de la psychiatrie et des psychiatres. Ceci ne motive certainement pas les jeunes médecins pour choisir cette spécialité», conclut-elle.

 

 

 

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