Au-delà des images de franchissement massif, la crise de Sebta révèle quelque chose de plus profond : non pas le désespoir d'une jeunesse en fuite (40 000 selon le ministère de l’Intérieur), mais l'échec d'un modèle économique incapable d'intégrer sa propre jeunesse. Pour l'anthropologue Khalid Mouna, l'acte de migrer n'est pas irrationnel, c'est une décision pensée, et c'est précisément ce que les politiques publiques doivent apprendre à reconnaître.
Propos recueillis par Zaïnab Aboulfaraj
LaQuotidienne : Qu'est-ce qui change dans la nature des migrations marocaines en ce moment ?
Khalid Mouna : Ce n’est pas juste la migration qui a changé, mais aussi la société. La migration fait partie d’un monde globalisé, dans lequel les jeunes veulent aussi réussir, montrer leur réussite, rentrer dans un monde mobile dans lequel ils sont assignés à résidence. On ne migre pas pour Sbah et la famille, ni pour des raisons de pauvreté, les facteurs économiques, certes ils ont aussi là, mais ils ne sont pas le dynamo de cette mobilité. Les facteurs déclencheurs sont endogènes, ils favorisent et accélèrent l’idée d’un avenir meilleur là-bas.
L.Q : Ces jeunes sont-ils en rupture avec le Maroc, ou cherchent-ils un "temps d'ailleurs" avant de revenir ?
K.M : Les jeunes ne sont pas en rupture avec la société. On porte souvent sur eux un regard stéréotypé : on dit qu’ils ne s’intéressent pas à la politique, qu’ils cherchent la facilité ou qu’ils seraient déconnectés de la réalité sociale. Je pense qu’il faut au contraire les regarder comme des acteurs de la transformation sociale.
Le rôle d’une génération est aussi d’inventer de nouvelles formes de vie, de questionner les normes établies et parfois de faire sortir la société de sa zone de confort. Margaret Mead l’avait déjà bien montré : les relations entre générations sont aussi des relations de transformation culturelle. Une génération ne fait pas que reproduire ce qu’elle reçoit ; elle peut aussi introduire de nouvelles manières de penser, de vivre et d’imaginer l’avenir.
Les jeunes sont aujourd’hui connectés à leur société, mais également au monde. Leurs références ne sont plus exclusivement domestiques ou locales : leurs héros, leurs modèles et leurs imaginaires de réussite se trouvent aussi ailleurs. Et les formes de réussite ne passent plus nécessairement par l’école, le diplôme ou les trajectoires sociales traditionnelles.
Il faut donc être capable de saisir ces nouvelles dynamiques au lieu de lire la jeunesse avec les catégories du passé. La nouvelle génération écrit son présent et, à travers lui, son futur. Cela peut parfois nous dépasser, nous surprendre, voire nous déranger, mais c’est aussi une réalité sociale qu’il faut prendre au sérieux. La jeunesse n’est pas en dehors de la société : elle participe à sa transformation, parfois précisément en mettant à l’épreuve les normes et les modèles que les générations précédentes considéraient comme acquis.
L.Q: Jusqu'où la migration est-elle un choix rationnel, et où commence-t-elle à être un acte de désespoir ?
K.M : Il ne faut pas associer automatiquement l’acte de migrer à ce que nous avons vu à Sebta. Lire la migration uniquement à travers des mouvements collectifs ou des images de franchissement massif risque de nous enfermer dans une lecture spectaculaire du phénomène. Cela peut certes nous donner l’impression d’un désespoir collectif face à un pays qui semble concentrer ses grands projets qui ne bénéficient pas nécessairement de leurs retombées économiques. Mais l’acte de migrer, lorsqu’on le considère à l’échelle de l’individu, est beaucoup plus complexe.
Migrer est aussi un acte pensé, construit et situé. Il suppose une évaluation des possibilités, des ressources disponibles, des risques et des opportunités. L’anthropologue ne doit donc pas seulement regarder les conditions structurelles qui poussent au départ, mais aussi la manière dont les individus donnent du sens à leur décision.
Comme l’a montré auparavant le sociologue Abdelmalek Sayad, la migration ne peut être comprise uniquement comme un déplacement d’un territoire vers un autre. La migration est une expérience sociale qui engage un rapport à soi, à la famille, au pays de départ et à l’avenir. Et, dans une autre perspective, l’anthropologie de l’action nous rappelle que les individus ne sont jamais de simples victimes de structures qui les dépassent, ils composent avec ces structures et élaborent des stratégies.
Migrer, c’est donc quitter un lieu pour aller vers un autre que l’on juge, à un moment donné, plus favorable à la réalisation de ses projets. Ce n’est pas nécessairement « fuir ». C’est aussi choisir, comparer, calculer, prendre un risque et se projeter ailleurs.
Cela ne signifie pas que les contraintes économiques, sociales ou politiques n’existent pas. Au contraire, elles constituent le cadre dans lequel la décision est prise. Mais entre la contrainte et l’action, il y a toujours un espace de décision. C’est précisément cet espace qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut comprendre la migration autrement que comme un simple acte de désespoir.
L.Q: Quelle est la position des parents face à ces tentatives ?
K.M : On peut effectivement s’interroger sur la responsabilité des parents et de la famille lorsque des mineurs prennent la décision de partir, parfois même avec leur encouragement. Lorsqu’une famille en vient à pousser ses propres adolescents à partir ailleurs, sans mesurer pleinement les risques auxquels ils s’exposent, cela révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont la société envisage la migration.
Il serait réducteur d’expliquer ces départs uniquement par l’ignorance ou la pauvreté. Ils renseignent plutôt sur la place que la migration occupe désormais dans les imaginaires sociaux : elle tend à être pensée comme une solution face aux difficultés économiques, sociales et symboliques vécues au quotidien. La migration devient ainsi une « solution totem », investie d’une capacité presque salvatrice, au point que certaines familles peuvent projeter leurs propres aspirations et leurs espoirs sur leurs enfants.
Le problème n’est donc pas seulement celui du départ d’un mineur, mais celui du poids qui lui est confié de réaliser, à travers la migration, le rêve ou le projet familial. L’enfant devient alors celui qui est chargé de transformer une situation familiale difficile, voire de réussir là où les adultes eux-mêmes ne trouvent plus de perspectives. C’est cette délégation du rêve migratoire aux plus jeunes qu’il faut interroger.
L.Q: Y a-t-il une dimension performative / collective à cette crise ?
K.M : Certes, derrière ce départ collectif, il y a aussi une véritable performance collective qui se réalise. Le fait que les acteurs soient d’âges différents et issus de milieux sociaux parfois très différents montre que nous ne sommes pas face à une décision individuelle isolée, mais face à une dynamique sociale qui traverse plusieurs générations et plusieurs catégories de la société.
Cette performance révèle aussi les limites d’une politique essentiellement sécuritaire. On peut contrôler les frontières, renforcer les dispositifs de surveillance et empêcher certains départs, mais cela ne suffit pas à agir sur les imaginaires, les aspirations et les représentations qui rendent la migration désirable ou pensable comme une solution.
Plus encore, il faut s’interroger sur ce qui se passe après ces départs. Au Maroc, il semble qu’un véritable silence entoure les personnes disparues ou décédées lors de ces tentatives de migration. Elles ne font pas l’objet de deuil collectif, que ce soit les médias ou les acteurs politiques, ils restent largement silencieux, et la disparition semble rapidement disparaître de l’espace public. Tant que la question migratoire sera principalement pensée sous l’angle sécuritaire, on risque de traiter les départs comme un problème à empêcher plutôt que comme le symptôme d’un problème social plus profond.
L.Q: Existe-t-il une vraie crise d'emploi, ou est-ce une crise d'employabilité ?
K.M : Au Maroc, nous traînons aujourd’hui une double crise, celle de l’emploi et celle de l’employabilité. D’un côté, nous formons chaque année près de 200 000 diplômés, mais nous sommes incapables d’en insérer une grande partie dans le marché du travail. Ceux qui ne trouvent pas leur place s’accumulent d’une année à l’autre. Pendant longtemps, on a expliqué cette situation par l’inadéquation des formations universitaires aux besoins du marché de l’emploi. Mais cet argument devient de plus en plus difficile à tenir, car aujourd’hui, nous voyons même des ingénieurs au chômage ou travailler avec des salaires relevant des dispositifs d’insertion comme l’ANAPEC.
Et encore, ceux-là sont, d’une certaine manière, les plus chanceux. Pour les autres, il n’y a ni emploi, ni formation, ni études, ils se retrouvent en dehors de ces trois espaces, dans cette catégorie que l’on désigne souvent par les NEET (les personnes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, ndlr).
Ces deux catégories sont finalement les victimes d’une même trajectoire économique. Nous avons fait le choix d’une stratégie macroéconomique qui peut produire des indicateurs de croissance et attirer des investissements, mais qui laisse derrière elle des dégâts considérables sur le marché du travail et sur la capacité de l’économie à intégrer sa propre jeunesse.
Le paradoxe est particulièrement visible du côté des PME, qui sont pourtant censées constituer l’un des principaux moteurs de création d’emplois. Beaucoup d’entre elles peinent à survivre, certaines basculent elles-mêmes dans l’informel. Comment peut-on alors leur demander d’être les principaux vecteurs de l’insertion professionnelle ? Oui, nous traînons donc ces deux crises, celle de l’emploi et celle de l’employabilité, et, d’une certaine manière, nous les traînons très bien.
Cela me rappelle certains discours politiques qui, après chaque crise, nous annoncent que « nous sommes sur le bon chemin ». Mais si nous sommes constamment sur le bon chemin tout en reproduisant les mêmes problèmes, il faudrait peut-être commencer par nous demander si nous avons réellement tiré les leçons des crises précédentes.
Le problème n’est peut-être pas seulement de savoir si nous sommes sur le bon chemin, mais de savoir où ce chemin nous mène et qui il laisse derrière lui.
L.Q: Quels parallèles avec d'autres crises migratoires anciennes au Maroc ou en Méditerranée ?
K.M : Cette crise de Ceuta n’est pas en complète rupture avec ce qui s’est passé par le passé. Elle constitue plutôt une autre forme d’expression d’un phénomène plus ancien, qui se produit aujourd’hui dans un contexte national marqué par plusieurs fragilités économiques et sociales. Celle de la crise du système de retraite, la baisse de la natalité, les difficultés d’insertion professionnelle des jeunes, entre autres.
Pourtant, ces transformations semblent ne pas susciter la même inquiétude. Comme si, derrière cette situation, se dessinait une forme de raisonnement implicite, même si une partie de notre jeunesse part, elle pourra être remplacée par une main-d’œuvre venue d’ailleurs, notamment d’Afrique subsaharienne. On peut alors ouvrir les portes à certains migrants lorsque l’économie en a besoin, tout en reproduisant parallèlement le même discours de contrôle, de peur et d’insécurité.
C’est peut-être là que se trouve l’une des contradictions fondamentales du modèle que nous avons choisi. Le capitalisme a une extraordinaire capacité à réduire les individus à une équation économique, une personne qui part représente une perte de main-d’œuvre, une personne qui arrive représente une force de travail disponible. La question de l’humain, de ses aspirations, de ses droits et de son projet de vie disparaît derrière la logique des besoins du marché.
On finit ainsi par penser la migration non pas comme une question sociale et humaine, mais comme une variable d’ajustement démographique et économique. La jeunesse qui part devient un problème lorsqu’elle franchit les frontières, tandis que le migrant qui arrive peut devenir une solution lorsqu’il répond aux besoins du marché du travail.