Il fut un temps où un nul contre le Brésil était célébré comme un miracle, une victoire contre une équipe européenne comme un conte de fées et une qualification pour les huitièmes de finale comme un exploit gravé dans le marbre. Ce temps-là semble appartenir à une autre époque.
Aujourd'hui, le Maroc fait quelque chose d'encore plus déroutant : il banalise l'exceptionnel. Oui, banalise. Le Brésil ? On prend un point et on passe à autre chose. L'Écosse ? Merci, au revoir. Haïti ? Quatre buts, quelques frayeurs, puis on ferme la boutique. Au bout du compte, sept points, aucune défaite et un billet pour les seizièmes de finale. Circulez, il n'y a presque rien à voir. C'est précisément là que réside la révolution.
Pendant des décennies, les grandes nations du football regardaient les sélections africaines avec une certaine condescendance. Elles les trouvaient talentueuses, généreuses et imprévisibles, mais rarement capables d’enchaîner les performances. Leur place semblait écrite d'avance : créer la surprise et susciter l'admiration, puis un retour discret dans le rang. Le Maroc, lui, a décidé de changer le scénario.
Depuis la Coupe du monde 2022, les Lions de l'Atlas semblent avoir perdu le goût des exploits isolés. Ils préfèrent désormais la régularité. C'est infiniment plus agaçant pour leurs adversaires. Car le Maroc est sorti de la catégorie des outsiders séduisants pour entrer dans celle des candidats qu'il vaut mieux éviter.
Le plus amusant, c'est peut-être la réaction des autres. Les analystes cherchent encore l'explication. Est-ce la diaspora ? L’Académie Mohammed VI ? Les joueurs évoluant dans les grands clubs européens ? Le sélectionneur ? La fédération ? L'organisation ? La préparation physique ? La nutrition ?
La réponse est probablement la plus frustrante de toutes : un peu de tout cela. Autrement dit, le Maroc est devenu une équipe normale. Une grande équipe normale. Et c'est peut-être ce qui dérange le plus. Car une surprise, on la félicite. Une habitude, on la respecte.
Attention toutefois à l'excès de confiance ! Car l'enthousiasme du moment ne doit pas faire perdre le sens des réalités. Les Lions de l’Atlas ne sont pas devenus invincibles. Le football conserve cette délicieuse capacité à rappeler qu'un mauvais quart d'heure peut anéantir plusieurs années de certitudes. Et les Pays-Bas attendent désormais les Lions avec une seule ambition : refermer prématurément ce beau chapitre.
Mais quelle que soit l'issue de ce rendez-vous, une chose paraît acquise. Le Maroc n'entre plus sur la pelouse avec l'étiquette de l'outsider sympathique. Il s'avance avec les épaules de celui que l'on attend. Celui que l'on étudie. Celui que l'on redoute. Et c'est peut-être la plus belle victoire des Lions de l'Atlas. Ils ont changé leur statut. Ils ont changé le regard des autres. Désormais, ils n'ont plus besoin de convaincre, seulement de confirmer.
F. Ouriaghli