- Les mobilisations de la jeunesse en France relancent le débat sur la réponse des pouvoirs publics à la contestation, le recours à la force et le traitement médiatique des mouvements sociaux.
- Elles mettent également en lumière un malaise de fond, notamment au sein du système éducatif français.
- Entretien avec Amar Dib, juge médiateur international, auteur et sociologue.
Propos recueillis par Ibtissam.Z
LaQuotidienne : Vous avez écrit plusieurs ouvrages sur différentes thématiques. En tant que sociologue, comment analysez-vous la place de la jeunesse dans nos sociétés et la manière dont les pouvoirs publics répondent à ses aspirations ?
Amar Dib : Aujourd'hui, avec le recul qui est le mien, je comprends que chaque jeunesse vie avec son temps, et avec des mœurs et des envies que les générations précédentes ne peuvent pas toujours comprendre. S'installe alors une sorte d'incompréhension entre ce que nous souhaitons pour nos enfants et leurs aspirations réelles. Ce décalage peut engendrer des tensions et même devenir conflictuel. Il me semble que les nouvelles générations sont moins disposées à subir et à s'accommoder d'un destin qu'elles ne pourraient pas choisir. D'où ces révoltes chroniques de lycéens ou d'étudiants, et plus généralement d'une jeunesse qui veut vivre et s'émanciper de la tutelle des adultes. Quant à la société dans son ensemble, elle a besoin de se prémunir contre toute révolte ou débordement qui pourrait hypothéquer son équilibre et sa continuité. Nous vivons maintenant dans la crainte de voir les règles et les lois, pour certaines établies depuis des siècles, disparaître et nous faire basculer dans la chienlit et l'inconnu.
LQ : Les mobilisations des lycéens en France expriment une colère liée à leurs revendications sociales et éducatives. Comment analysez-vous ce mouvement et que révèle-t-il du malaise de la jeunesse française ?
A.D : Il y a plusieurs interprétations à donner à ces revendications. D’abord, les lycéens nous alertent sur leurs conditions de travail : «des journées trop longues», «pouvoir disposer de son portable en classe», «plus d’enseignants», «le système discriminatoire de Parcoursup», «des repas meilleurs à la cantine», etc. Certaines de ces revendications sont entendables, mais d’autres sont, pour ma part, ridicules.
Si on peut clairement constater que des lycées, notamment en milieu urbain, ont été délaissés ou mal pourvus par l’ensemble des politiques éducatives depuis plus de vingt ans en France, on peut également considérer que dans l’ensemble les conditions matérielles de ces lycées sont respectables. Pour moi le problème est ailleurs, et il est plus général. Je suis d’ailleurs surpris de constater que les évaluations et les conclusions du Programme international pour le suivi des acquits (PISA) de ces dix dernières années classe l’école française parmi les moins adaptées et les plus discriminantes des pays de l’OCDE. Quelles réponses a apporté l’éducation nationale à ces remarques ? Aucune. Ces analyses sont volontairement et allègrement ignorées par nos gouvernants qui se fichent de ce classement désastreux pour la France.
LQ : Des lycéens ont été blessés lors des interventions policières, certains grièvement. Comment évaluer la proportionnalité de la réponse policière et quelles limites l’État doit-il respecter face à la contestation ?
A.D : Je regrette toujours l’utilisation de la manière forte face aux manifestations, que ce soient celles des lycéens, des gilets jaunes, ou tout autre. Au-delà de la proportionnalité des réponses policières, je pense que les démocraties en général doivent privilégier le dialogue et la concertation. Évidemment, quand il s’agit de faire face à des casseurs, il convient d’utiliser les moyens nécessaires pour stopper les dérives. Dans le cas des dernières manifestations de lycéens en France, ce que révèle la violence policière et les charges menées contre ces manifestants, c’est le désarroi et l’inaptitude totale des politiques qui nous gouvernent. Notre école va mal, nous le savons depuis de nombreuses années, mais aucun gouvernement n’a su apporter les réponses appropriées à ce malaise envahissant. La frilosité et le manque de courage des différents ministres de l’Education nationale qui se sont succédé depuis trente ans, ajoutés à l’incurie des syndicats enseignants souvent doctrinaires et trop politisés, et nous arrivons au résultat que nous connaissons aujourd’hui.
FNH : Face à ces mobilisations, le gouvernement français alterne fermeté et concessions. Cette stratégie permet-elle de répondre aux revendications des jeunes ou risque-t-elle d’accentuer leur défiance envers les institutions ?
A.D : De toute façon, en sus des lycéens, la défiance à l’égard des actuels gouvernants ou de la classe politique en général est totale de la part des Français. C’est ce que traduisent tous les sondages depuis un an. Les Français veulent «retourner la table» et changer de système, en confiant les clés de la France à des dirigeants d’extrême droite ou d’extrême gauche qui ne l’ont encore jamais dirigé. Si cela devait arriver, nous serions confrontés à une transformation radicale de notre pays et de ses institutions, avec probablement de nombreuses dérives et de nombreux excès de pouvoir. C’est pourquoi je pense que quelles que soient les réponses tardives apportées par ce gouvernement, elles n’auront que très peu d’effet sur cette mobilisation. C’est un problème de fond qui n’a jamais été traité, et qui nécessite de remettre en question le système scolaire français dans son ensemble, avec des missions d’études et de réflexions qui pointeront non seulement les manques et les besoins, mais également les nombreux traitements différenciés, les discriminations permanentes, et le racisme ambiant dans ce secteur. Des sujets que les syndicats enseignants se gardent bien d’aborder, et avec lesquels ils ont quelques difficultés.
LQ : À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, ces mobilisations peuvent-elles devenir un enjeu politique majeur et comment les partis pourraient-ils s’emparer de la colère de la jeunesse ?
A.D : Il est évident que l’extrême gauche, et plus généralement la gauche et les écologistes, chercherons à exploiter ce malaise des lycéens et des étudiants, en voulant notamment récupérer cette mobilisation à leur profit et en cherchant à capitaliser, d’un point de vue politique, ce mécontentement. Quant à la droite et à l’extrême droite, le discours sera plus orienté en direction des casseurs et de l’insécurité. Ils tenteront de laisser penser que les auteurs de ces troubles sont majoritairement des personnes issues de l’immigration, originaires des quartiers populaires, et dont le seul objectif consiste à chercher la confrontation avec les forces de l’ordre. Nous connaissons bien ce refrain récurrent qui nous est servi à chaque situation similaire… Ce qu’il faut comprendre, et reconnaitre, c’est qu’il y a des partis politiques sensibles à ces revendications et qui souhaitent s’adresser à cette jeunesse, et il y a les autres qui ne font que la condamner.
LQ : Lors des mobilisations de la GenZ au Maroc en 2025, plusieurs médias internationaux ont mis en avant la «répression» et la «brutalité policière». Dans leur couverture des événements récents en France, certains privilégient davantage les termes de «riposte policière» ou de «violences présumées». Comment expliquez-vous ces différences de traitement médiatique ?
A.D : Pour moi, la réponse est assez facile à trouver, les médias en France sont majoritairement tenus par de vieux milliardaires de droite et d’extrême droite, pour qui la réponse aux revendications émanant des milieux populaires doit être impérativement traitée d’une manière répressive et policière. Il faut éteindre toute tentative de manifestions pouvant conduire à produire de l’insurrection ou des mouvements sociaux incontrôlables. Il suffit pour cela de suivre le narratif de ces médias concernant les différentes mobilisations citoyennes pour comprendre qu’ils sont en mission et manipulent l’information. Et puis, ces gens représentent la «vieille France», une France anachronique, nostalgique des colonies. C’est pourquoi concernant la jeunesse marocaine qui s’est fait entendre il y a an, comme toutes les jeunesses du monde à un moment ou à un autre, le traitement médiatique en Occident de cette situation semblait vouloir accabler la gouvernance marocaine et lui signifier qu’en France et ailleurs nous gérions autrement, et avec retenue, ce genre de débordements. Or, la réalité a rattrapé ces détracteurs, et aujourd’hui nous voyons bien avec quelle violence excessive les force de l’ordre chargent les lycéens.
LQ : Certains chercheurs voient dans cette différence de vocabulaire un regard occidental encore marqué par des représentations héritées de l’histoire coloniale. Dans quelle mesure, la nature du régime politique et l’image d’un pays influencent-elles la manière dont ces mouvements de contestation sont racontés ?
A.D : Il y a un peu de cela. Récemment, dans une interview d’un président africain, un journaliste d’une chaîne de télévision française, demandait avec beaucoup de condescendance à ce Chef d’Etat «pourquoi son ancien Premier ministre avait fini en prison». Et celui-ci de répondre que c’était «la justice indépendante de son pays qui en avait décidé ainsi». En rajoutant, «je doute qu’à l’occasion de l’incarcération récente d’un ancien président français (N. Sarkozy) vous auriez osé interroger Emmanuel Macron de cette manière, en lui demandant de s’expliquer sur cet emprisonnement…» Il faut croire, à l’appui de cette illustration, qu’une certaine presse française reste encore habitée par ces vieux démons de la nostalgie coloniale. Je pense qu’il s’agit là d’un problème générationnel, de nombreuses personnes parmi les directeurs de rédactions et les dirigeants politiques en France, vivent en permanence dans le passé. Un passé fantasmé, qui leur apparait comme idyllique, et dont ils souhaiteraient la résurgence, mais cela n’arrivera jamais.
LQ : À l’heure des réseaux sociaux et de la circulation immédiate des images, les médias traditionnels peuvent-ils encore imposer leur propre lecture des mobilisations, ou sont-ils de plus en plus contraints de rendre compte des faits à partir des images diffusées par les citoyens ?
A.D : C’est évident que les réseaux sociaux et l’utilisation des téléphones portables sont venus contrecarrer les récits et les narratifs de la presse officielle qui ne fait souvent que donner une version très orientée des évènements. Régulièrement, les images amateur de citoyens spectateurs, permettent de faire constater certaines dérives violentes, et certains excès, ou de révéler certaines compromissions politiques. Ce qui conduit quelque fois à des rétropédalages confus de la part des médias mainstream qui tentent de nous offrir une version de l’information plus conforme à la réalité des faits. En ce sens, les réseaux sociaux, pour le meilleur comme pour le pire, ont révolutionné notre manière de vivre l’information.
LQ : De la GenZ au Maroc aux mobilisations de la jeunesse en France, les revendications et les contextes diffèrent, mais les aspirations des jeunes peuvent-elles dépasser les frontières et inspirer d’autres générations ?
A.D : C’est une évidence. Tous les jeunes à travers le monde sont connectés et s’inspire mutuellement, dans une aspiration commune à rechercher la joie et le bonheur dans cette existence. Chaque mouvement de jeunesse, même à l’autre bout du monde, provoque une résonance ici chez nous et dans de nombreux pays. Cela crée une chaîne de solidarité et d’empathie en face de laquelle les dirigeants défaillants restent impuissants. Enfin, ces mêmes dirigeants savent aujourd’hui, et beaucoup l’ont intégré, qu’ils doivent composer avec ces réseaux sociaux, s’ils veulent se conformer avec les attentes de la jeunesse et mobiliser leur attention. Au Maroc, comme ailleurs, la jeunesse constitue le capital d’une nation, et chaque pays se doit de l’accompagner dans ses aspirations et dans son désir d’évolution, pour en faire le fer de lance de son développement.