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GenZ 212 au Maroc vs Blocus étudiants en France : De la «répression» à la «riposte policière», le deux poids deux mesures de la presse internationale

GenZ 212 au Maroc vs Blocus étudiants en France : De la «répression» à la «riposte policière», le deux poids deux mesures de la presse internationale

Un an après GenZ 212 au Maroc, un autre mouvement de jeunesse occupe la presse internationale : le blocus des lycéens et des étudiants en France. Mêmes médias, mêmes ONG parfois, mais pas tout à fait les mêmes mots. Là où Rabat était accusé de «répression», Paris «riposte» et les violences policières se muent en «accusations». Analyse d’un traitement médiatique à géométrie variable.

À Paris, à Lille, à Marseille, la colère des lycéens ne retombe pas. Un adolescent de 15 ans a perdu une main et une partie de l'avant-bras à Lens après l'explosion d'une grenade de la police. Un autre a eu la mâchoire fracturée par un tir de grenade lacrymogène, un jeune homme a perdu l'usage d'un œil à Tours. Plus de 6.500 interpellations en moins de trois semaines, en majorité des mineurs, des lycées fermés, des manifestations interdites à leurs abords : plus de 250.000 personnes sont descendues dans la rue le 6 octobre. Le gouvernement français, de son coté, alterne fermeté et concessions : il a suspendu le 7 octobre l'usage de certaines grenades, tandis que le premier ministre Sébastien Lecornu rejette l'idée d'une «répression policière».

Un an plus tôt, au Maroc, une autre jeunesse, la même génération, descendait dans la rue. Pas les mêmes revendications, mais la même colère. Des échauffourées et des centaines d'arrestations. Pourtant, quand la presse internationale parle de la police française, c'est le registre de l'accusation et de la voix passive qui domine : «Nuñez (le ministre de l’intérieur français, ndlr) réfute toute intervention "disproportionnée"», titrait une dépêche AFP le 4 octobre. Le 6, le magazine américain Time écrivait qu'une main d'adolescent avait été arrachée «lors d'une altercation entre lycéens et policiers anti-émeute», sans préciser par qui ni comment.

Pour GenZ 212, les mots étaient ceux du «crackdown» et de la répression, et le journal britannique The Guardian évoquait «la plus forte mobilisation depuis le Printemps arabe de 2011». Ce n'est pas la première fois qu'une partie de la presse étrangère incrimine le Maroc avant que les faits ne soient établis : cet été, à Sebta, quelques heures et quelques vidéos ont suffi pour que des médias espagnols en fassent le principal suspect de la crise. Pourquoi ?

Deux poids, deux mesures

Il suffit de parcourir les titres de la presse anglo-saxonne et internationale au fil des événements pour mesurer le décalage sémantique. Le 3 octobre 2025, sur le Maroc, The Guardian titre : « Morocco youth movement: brutal crackdown grows as protests spark fears of regime instability» («Mouvement de jeunesse au Maroc : la répression brutale s'amplifie et fait craindre une instabilité du régime»). Le New York Times et la BBC prennent le même angle : «In Morocco, brutal police response to youth protests raises questions about regime stability », «Morocco crackdown: Hundreds arrested in largest anti-government demonstrations in a decade» (Au Maroc, la répression brutale des manifestations de jeunes par la police soulève des interrogations sur la stabilité du régime ; «Répression au Maroc : des centaines d’arrestations lors des plus importantes manifestations antigouvernementales depuis dix ans»). 

Le 4 octobre 2026, sur la France, l’agence de presse Reuters publie une dépêche :  French police clash with high school protesters as nationwide student blockades spread» («La police française affronte des lycéens alors que les blocus étudiants se propagent dans tout le pays»), quand Associated Press (AP) évoque une «riposte policière» : « French government defends police response after high school protests lead to over 6,000 arrests » («Le gouvernement français défend la riposte policière après des manifestations lycéennes ayant mené à plus de 6 000 arrestations »), et la BBC un «accident», en parlant de l’adolescent dont le bras a été arraché. 

Ce deux poids deux mesures ne tient pas du hasard, mais reflète des grilles de lecture ancrées au sein de certaines rédactions occidentales. «Ce qu’on observe en tout cas dans la presse française et européenne, c’est une forme de mesure par rapport au blocus en cours. Hors médias de gauche, comme l’Humanité ou Libération, la couverture est plutôt égale entre les revendications étudiantes et la réponse du gouvernement», nous explique en off un journaliste français du groupe TF1, dont l’émission couvre justement les manifestations en cours. 

Et d’ajouter : «On traite bien sûr les violences policières en France, et elles sont couvertes voire dénoncées dans certains médias étrangers, notamment anglo-saxons, mais ça ne sera jamais analysé avec le même prisme que des violences policières en Tunisie ou au Maroc, par exemple. Parce que notre grille de lecture n’est pas la même. On pense immédiatement aux Printemps arabes et à des régimes qui pourraient s’effondrer».

Une notion, l’effondrement, qui revient d’ailleurs fréquemment dans le traitement des crises humanitaires, politiques ou sécuritaires qui peuvent secouer les pays d’Afrique du nord. «C’est ce qu’on a vu et lu lors du tremblement de terre de 2023, le mot n’était pas employé seulement pour les bâtiments qui n’ont pas tenu, mais aussi pour l’Etat marocain, les secours, la réponse gouvernementale… Comme si le Maroc avait besoin d’être chapeauté. Et c’est d’ailleurs ce qu’avait dénoncé avec brio Samira Sitail sur le plateau de BFM, à l’époque», note le correspondant à Rabat d’un média français. 

Prisme colonialiste 

Une violence des mots, à l’instar de ce titre de Franceinfo datant du 11 octobre 2025 («C’est comme si nous vivions au Moyen-âge, de jeunes marocains expliquent pourquoi ils prennent part aux manifestations de la Gen Z 212»), qui s’explique, pour l’anthropologue Khalid Mouna, par un prisme colonialiste dans la manière dont les médias occidentaux perçoivent les pays dits du Sud. 

«Le champ lexical à travers lequel on qualifie une forme de répression dans les pays du Sud renvoie à la nature des régimes politiques que l’on cherche à désigner. Le Maroc étant une monarchie, on aura tendance à le qualifier de régime policier et à lui associer cette image. En revanche, lorsqu’il s’agit de la France, on mobilise un lexique différent : celui d’un régime démocratique dans lequel on suspend temporairement le droit de manifester de la population, au motif que celle-ci représenterait un danger. Cette suspension permet alors de légitimer la réponse répressive. Dans les pays du Sud, la répression est souvent présentée comme étant la nature même du régime», analyse le chercheur, pour qui la force du récit comme celle des médias proviennent en grande partie des pays du Nord. 

Ce sont eux, explique-t-il, qui définissent les manières de qualifier la répression et de nommer les régimes politiques. L'Europe se donne ainsi à elle-même la légitimité de juger les autres, une forme de colonialisme, en somme : «C’est ce qui structure leur imaginaire. Les journalistes français et occidentaux peinent à sortir d’un récit hérité de deux siècles d’histoire, qui a profondément structuré leur manière de percevoir les sociétés et les régimes politiques. Ils semblent éprouver des difficultés à penser ces régimes autrement. Le fait que le Maroc soit une monarchie ne conduit pas à le traiter de la même manière que la monarchie espagnole. Le Maroc reste souvent perçu à travers le prisme d’un exotisme politique. Cette représentation structure la manière dont les pays du Sud sont observés et interprétés». 

Un point de vue partagé par Mohamed Badine El Yattioui, professeur de géopolitique au collège royal des Emirats. «En comparant le mouvement lycéen actuel avec le mouvement de la Gen Z au Maroc, qui a eu lieu l'année dernière, exactement à la même période, on constate que c'est toujours une vision orientaliste qui l'emporte. Il existe une volonté constante de différencier et de distinguer les mouvements qui seraient […] considérés comme légitimes, tout en cherchant à protéger – j'emploie ce terme entre guillemets – les institutions qui exercent la répression», explique-t-il. 

Pour lui, la nature du régime est au cœur du problème côté français : dès lors que la situation est gérée par une démocratie, les institutions qui interviennent sont jugées légitimes et compétentes, «même lorsque des violences sont commises ici ou là». Une représentation qui «contribue également à exonérer, dans une certaine mesure, les auteurs de ces violences de leur responsabilité». 

À l'orientalisme, Mohamed Badine Yattioui ajoute le moralisme occidental, cette posture qui consiste à «faire la leçon aux autres pays» au nom des droits de l'Homme.

Reste un élément qui bouscule ce récit : les réseaux sociaux. Les vidéos et les images apportent des preuves visuelles qui remettent aujourd’hui en cause le récit dominant. Ce «moralisme occidental» se heurte à présent au mur du réel digital. À l'ère des preuves visuelles en temps réel, aucune présomption d'innocence démocratique ne saurait plus justifier un deux poids, deux mesures. 

 

L. C.

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