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«Sebta et Melilia sont devenues une charge pour l'Espagne»

«Sebta et Melilia sont devenues une charge pour l'Espagne»

Un mois après le 31 juillet, la crise de Sebta a changé de visage : elle est devenue une affaire de politique intérieure espagnole, dont les répercussions pourraient bien peser sur les relations bilatérales avec le Maroc. 

Entretien avec Mohamed Badine El Yattioui, professeur de géopolitique au Collège national de défense des Émirats arabes unis.

Manifestations à Madrid et Séville, discours offensif de Pedro Sánchez devant les députés, fuite d'un rapport policier qui remet le Maroc sous les projecteurs… Un mois après l'afflux migratoire massif à Sebta, une société espagnole traversée par une crise démographique et identitaire sans précédent cherche des coupables,  extérieurs ou intérieurs, alors que le Maroc, lui, n'a jamais été mis en cause par les services de renseignement espagnols eux-mêmes. Reste que l'image du royaume continue d'en payer le prix. 

La Quotidienne : Pedro Sánchez a explicitement écarté toute participation des autorités marocaines dans les événements de juillet dernier, s'appuyant sur les services de renseignement espagnols eux-mêmes. Cette déclaration officielle peut-elle clore le débat côté marocain, ou le mal est-il déjà fait sur le plan de l'image ?

Mohamed Badine El Yattioui : D'un point de vue image, malgré tout, l'impact reste fort, notamment en Europe, et plus particulièrement en Espagne. De nombreux pays européens, l'Espagne en premier lieu, ont perçu les événements du 31 juillet comme une véritable              «invasion», entre guillemets. Tout un tas de médias et de partis politiques s'en sont saisis pour tenter de nuire à l'image du Maroc. C’est un narratif qui a pris, indépendamment de ce que les faits ont ensuite montré. Ce sera, à chaque occasion, un élément remis sur le devant de la scène, notamment dans la vie politique espagnole : dès qu'un parti ou un média aura intérêt à raviver le sujet, cette séquence du 31 juillet resservira de référence, bien au-delà de la seule question migratoire. 

La Quotienne : Quel impact concret cette séquence peut-elle avoir sur la coopération migratoire et sécuritaire Maroc-Espagne à moyen terme, notamment sur le contrôle des frontières et les accords de réadmission ?

M.B.E.Y : Sur la coopération migratoire et sécuritaire, les choses devraient continuer à bien fonctionner. Pedro Sánchez et son gouvernement n'ont, à aucun moment, voulu incriminer le Maroc et ce, malgré des rapports de la police espagnole qui allaient pourtant dans le sens inverse. Cette ligne, tenue depuis le début de la crise, devrait permettre aux relations bilatérales de se poursuivre sans accroc majeur.

La véritable zone de friction concerne plutôt les accords de réadmission, et plus précisément le sort des mineurs. Le Maroc les réclame, l'Espagne, elle, notamment pour les mineures, ne souhaite pas les rendre. La procédure s'annonce donc beaucoup plus longue et plus complexe que sur le reste des dossiers migratoires. Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, s'en est déjà mêlé, mais ça risque malgré tout de coincer. Pour le reste, en revanche, je pense que les choses vont reprendre, petit à petit, leur forme la plus classique et la plus normale, que ce soit sur le dossier de Sebta et Melilia, ou plus largement sur la coopération avec l'Espagne, aux Canaries ou ailleurs.

La Quotidienne: Les manifestations à Sebta ont dégénéré et le mouvement s'est étendu à Madrid et Séville. Comment percevez-vous cette bascule d'une crise migratoire vers une crise de politique intérieure espagnole ?

M.B.E.Y : Les manifestations en Espagne révèlent surtout la crise existentielle que traverse une partie de la société espagnole, qui perçoit ses afflux migratoires comme une véritable menace. À l'origine de cette angoisse, une crise démographique sans précédent, qui pèse directement sur le marché du travail : le pays manque de main-d'œuvre, notamment dans le BTP, l'agriculture ou l'hôtellerie-restauration. D'où la stratégie de Pedro Sánchez, qui mise sur la régularisation de 900.000 personnes pour combler ces besoins.

Cet appel d'air est certes régulièrement exploité par les filières de passeurs, mais il pose surtout un problème à une partie de la société espagnole, qui y voit un «grand remplacement», pour reprendre une expression qu'on entend souvent dans le débat politique français. De nombreux médias et responsables politiques jouent sur cette peur, cherchant à présenter Pedro Sánchez comme un ennemi de l'intérieur qui voudrait changer la population pour, à terme, changer l'électorat espagnol. Une chose est sûre : l'Espagne, comme l'Italie, est devenue une terre d'immigration.

C’est quelque chose de complètement nouveau pour elles, avec une véritable nécessité de transformer, ou en tout cas de faire évoluer, le mindset d’une partie de la population. Il y a une fracture très claire au sein de la société, entre ceux qui acceptent cette réalité et en prennent conscience, et ceux qui la refusent, la percevant comme une volonté de faire disparaître leur culture et leurs traditions. Cela va beaucoup jouer dans les élections qui auront lieu dans un an. Une partie de l’appareil médiatico-politique espagnol, ancré très à droite, va s’en servir cette année-là pour, comme on dit, “faire monter la sauce” et tenter d’imposer cette question dans le débat électoral.

La Quotidienne : Que révèle cette crise sur la relation de l'Espagne à ces enclaves ? 

M.B.E.Y : Concernant le nombre de personnes qui seraient toujours présentes à Sebta, on voit bien qu'une crise est en train de se créer, bien que Pedro Sánchez ait affirmé devant les députés espagnols que Sebta était, selon lui, un territoire espagnol et qu'il n'y avait aucune discussion possible là-dessus.

Mais ce sont des enclaves qui coûtent cher à l'Espagne. Ce sont des territoires où les fonctionnaires, quel que soit leur corps de métier, sont payés beaucoup plus cher que lorsqu'ils exercent sur le sol ibérique. Tous ces éléments mis bout à bout font que Pedro Sánchez a, déjà, selon ses opposants, mal géré la crise : il était en vacances aux Canaries, il s'est très peu exprimé, et il n'est rentré qu'une seule fois à Madrid pour parler de la situation.

Il y a eu beaucoup de polémiques, et les habitants de Sebta se sont sentis délaissés. Le fossé va continuer à se creuser, d’ailleurs des groupes d'ultra-droite ont même voulu s'y rendre pour chasser les migrants. Donc, à Madrid, malgré les revendications officielles affirmant qu'il s'agit d'un territoire espagnol et le refus d'ouvrir le débat là-dessus, il y a aussi une prise de conscience du coût économique et du coût diplomatique du maintien de Sebta. Il y a aussi le regard que les Espagnols eux-mêmes portent sur la question. Toute cette gestion des contradictions doit également se régler en Espagne, à commencer par la contradiction permanente qui consiste à vouloir garder Sebta tout en souhaitant, en même temps, récupérer Gibraltar.

Tous ces éléments, qui sont en réalité des débats vieux de plusieurs siècles, vont revenir sur la table. Au-delà de la question du 31 juillet et de cette crise migratoire, Sebta et Melilia sont des territoires qui, petit à petit, ont vocation, selon certains, à revenir au Maroc, et qui sont surtout de plus en plus isolés économiquement. C’est une véritable charge pour le royaume d'Espagne.

La Quotidienne : Sánchez, déjà fragilisé politiquement, accuse une «internationale d'ultradroite» liée à la Russie et à Israël d'avoir «amplifié la désinformation». Cette explication vous paraît-elle solide, ou sert-elle aussi à détourner l'attention des failles de gestion de crise du gouvernement ?

M.B.E.Y : C'est une volonté de détourner le débat, et c'est aujourd'hui très lourd de conséquences. Comme je le disais sur la question précédente, il y a une volonté de récupération politique interne, aussi bien du côté du PP que de Vox, et tous jouent la même partition. Eux pointent le Maroc, et en face, Sánchez pointe la Russie et Israël. Chacun essaie de se dédouaner en désignant l'autre. Et c'est là tout le problème : on assiste à la construction simultanée d'un ennemi de l'intérieur et d'un ennemi extérieur, chaque camp fabriquant son propre bouc émissaire pour ne jamais avoir à interroger sa propre gestion de la crise.

La Quotidienne : Un mois après les faits, quel bilan faites-vous de cette crise ?

M.B.E.Y : Le bilan que je tire de cette crise, c'est que l'image du Maroc a été écornée en pleine période estivale, en pleine Fête du Trône, avec une volonté certaine, de la part de certains acteurs extérieurs au Royaume, de salir son image. Heureusement, les choses ont ensuite été rééquilibrées : Sánchez refuse de faire porter la responsabilité sur les autorités marocaines, ce qui reste positif pour le bon fonctionnement des relations bilatérales.

Plusieurs éléments se sont greffés à cette affaire. Certains l'ont reliée au déplacement de Sánchez à Alger, d'autres ont évoqué une volonté des États-Unis et d'Israël de lui nuire, en lien avec sa position sur la question palestinienne et sur l'Iran. Le Maroc s'est ainsi retrouvé, malgré lui, otage de luttes géopolitiques qui le dépassent, et de ces stratégies de guerre hybride que l'on retrouve aujourd'hui sur bien d'autres dossiers.

En réalité, la situation est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Elle est d'abord liée à la décision du Tribunal suprême espagnol, qui a ouvert la voie à ceux qui voulaient entrer par voie maritime. Un engrenage s'est ensuite mis en place, avec très certainement des manquements des deux côtés. Mais on a surtout voulu transformer une crise migratoire, liée à des enjeux bien réels de jeunesse marocaine, de difficultés économiques et sociales, d'inflation et de manque de perspectives, en une question géopolitique. Une lutte d'influence entre différents camps, menée avec les méthodes de la guerre hybride. Des méthodes qui font beaucoup de mal partout dans le monde, et qui, ici, ont porté atteinte à la réputation du Maroc, malheureusement.

 

Propos recueillis par Leila Chik 

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