Le Maroc avance avec une certaine constance. En une décennie (2014 - 2024), le produit intérieur brut (PIB) a progressé d’environ 25%, le revenu par habitant a gagné plus de 10%, l’inflation est restée maîtrisée et les fondamentaux macroéconomiques ont tenu bon malgré les chocs successifs.
Peu de pays émergents peuvent revendiquer une telle stabilité sur une période aussi agitée. C’est d’ailleurs ce que souligne la Banque mondiale dans son diagnostic du secteur privé publié en mars 2026.
Ce socle, patiemment construit, repose largement sur l’investissement public. Infrastructures, logistique, énergie, zones industrielles… : le Maroc a méthodiquement préparé le terrain. Le problème n’est donc pas l’absence de stratégie ni le manque de moyens mobilisés. Il se situe au niveau du secteur privé, censé prendre le relais, mais qui reste assez discret. Il ne représente qu’environ un tiers de l’investissement total, loin de la cible des deux tiers fixée à l’horizon 2035, comme le relève la Banque mondiale. Cette disproportion explique en grande partie pourquoi la croissance reste contenue autour de 3% en moyenne depuis 2010, avec une dépendance persistante aux aléas climatiques.
Même constat du côté des investissements étrangers. Les flux d’IDE atteignent à peine 1,3% du PIB entre 2019 et 2023, en deçà de plusieurs économies comparables. Là encore, la Banque mondiale (BM) insiste sur le fait que le Maroc attire des capitaux, mais sans parvenir à créer suffisamment d’effets d'entraînement sur l’ensemble du tissu productif, notamment les PME locales.
Cette limite tient à une réalité structurelle. L’économie fonctionne, en effet, à deux vitesses. D’un côté, un noyau d’entreprises formelles, souvent tournées vers l’export, intégrées dans les chaînes de valeur internationales. De l’autre, une économie informelle qui concentre plus de 77% de l’emploi et près d’un tiers de la richesse nationale, selon la Banque mondiale.
D’ailleurs, selon l’enquête 2023 de la BM auprès des entreprises, le principal frein aux affaires est d’abord la concurrence de l’informel, citée par 21,7% d’entre elles. Viennent ensuite la corruption, la pression fiscale, les difficultés d’accès au financement, le foncier ou encore les lenteurs administratives.
Dans un tel environnement, la concurrence est faussée et la montée en gamme difficile. La productivité progresse certes, mais à un rythme (autour de 2,2% par an) que la Banque mondiale juge en deçà des standards des économies comparables.
A tout cela s’ajoute un marché du travail paradoxal, caractérisé par un taux de chômage élevé et un taux d’activité plafonné à 43,5% en 2024, avec une participation particulièrement faible des jeunes (22,7%) et des femmes (19,1%). De plus, près d’un tiers des entreprises déplore un décalage persistant entre les compétences disponibles et leurs besoins réels.
Faire des choix concrets
Le rapport de la Banque mondiale ne s’arrête pas à ces constats. Il met en lumière un potentiel considérable. En effet, quatre secteurs, choisis pour leur capacité d’entraînement, pourraient à eux seuls générer jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et plus de 166.000 emplois à moyen terme. Il s’agit de l’énergie solaire décentralisée, du textile bas carbone, de la filière argan et de l’aquaculture. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le solaire pourrait drainer près de 2,9 milliards de dollars d’investissements privés et 43.500 emplois, le textile 1,9 milliard et 30.800 emplois, l’argan 600 millions et 17.700 emplois d’ici 2035, tandis que l’aquaculture pourrait attitrer 1,96 milliard de dollars d’investissements privés pour 75.000 emplois.
Mais là encore, il y a des freins institutionnels, réglementaires et organisationnels. Les projets butent sur des procédures longues, des règles incomplètes et des responsabilités fragmentées.
Dans le solaire, l’incertitude sur les tarifs et l’absence de règles techniques et commerciales claires pour les injections d’électricité dans le réseau découragent l’investissement.
Dans le textile, l’accès au foncier et la gestion des déchets restent mal structurés. Dans l’argan, les exigences de traçabilité et les lourdeurs administratives freinent la montée en gamme.
Enfin, dans l’aquaculture, la complexité des autorisations et les ambiguïtés foncières allongent les délais.
En réalité, tous ces blocages ne nécessitent pas des décennies de transformation. Il faut juste, pour l’essentiel, clarifier et simplifier les règles. Autrement dit, une forte volonté politique pour enlever ces pierres qui grippent la machine économique et empêchent la croissance de véritablement décoller.
F. Ouriaghli