Du 5 au 7 octobre, la première Morocco Design déploie villas, showrooms et théâtre en chantier dans Casablanca. Alors que l'architecte Salima Naji vient de décrocher le Grand Prix Design de l'IMA, une question s’impose : combien pèse ce marché qui hisse l’artisanat au rang d’objet de collection ?
Par L. Ch.
Personne ne sait dire combien pèse le design marocain, et c'est peut-être le meilleur indice qu'il est en train de devenir un marché. On le trouve désormais dans un théâtre en travaux, une villa d'Anfa, un showroom sur trois niveaux, et Paris s'en est aperçu. Cette année, cinq créateurs marocains étaient finalistes du Prix du design de l'Institut du monde arabe (IMA), et l'architecte et anthropologue Salima Naji a décroché le Grand Prix pour son Centre d'interprétation du patrimoine de Tiznit, bâti en pisé dans des remparts de 1810.
Du 5 au 7 octobre, Casablanca prend le relais avec Morocco Design, pensé comme une plateforme culturelle plutôt que comme une foire : trois jours, des adresses éparpillées, des installations plutôt que des stands. Derrière l'événement, Hanane El Moutii, fondatrice de l'agence Éclat, qui conseille depuis plus de dix ans studios et maisons de design. Son credo : le Maroc «n'a pas besoin d'inventer une identité design», il en a déjà une. Reste à savoir qui l'achète et à quel prix.
Une ville, quinze adresses
Pour cette première édition, le Morocco Design propose un programme riche… et niche. Chez Roche Bobois, à Anfa, une installation présente 31 ans de design signés Hicham Lahlou. Chez Flexform, The Zellijist fait pousser du zellige entre les canapés italiens. Chez Molteni&C, les Totems géométriques de Ghizlane Agzenaï, montés avec la Galerie 38, cohabitent avec le mobilier. Fenêtre sur Cour ouvre son showroom à Cassina, Fritz Hansen et Fornasetti, tandis que Clay Concept Store associe Ali Lahlou à B&B Italia.
Côté créateurs, Villa Sahrai, signée Christophe Pillet, réunit Sophia Kacimi, Myroc Studio, Salima Filali, Sana Benzaitar, Verneo Studio et Muhcine Ennou. Hamza Kadiri investit le Teatro Italia, en pleine restauration, avec L'Axe invisible, sous le commissariat d'Amine Amharech. Othmane Bengebara, finaliste du prix de l'IMA dans la catégorie Talent émergent, présente Irtah !, relecture contemporaine de l'assise traditionnelle, à la Villa Fondation Alliances. La combinaison est redoutable : les maisons européennes offrent les murs et le carnet d'adresses, les designers marocains la matière et le récit.
Combien ça pèse ?
Une nouvelle visibilité qui pourrait peser sur le marché ? Premier problème, le design n'a pas sa ligne dans les statistiques, il faut donc trianguler. L'artisanat génère environ 147 milliards de dirhams de chiffre d'affaires et pèse 7% du PIB. À l'export, il a dépassé 1,23 milliard de dirhams en 2025 (+11%), tiré par la poterie-pierre (36%), les tapis (18%) et les bijoux (+52%), les États-Unis absorbant 49% du total. Soit moins de 1% du chiffre d'affaires du secteur : l'essentiel reste tourné vers le marché intérieur et les touristes.
Côté galeries, la vitalité est réelle, bien qu’étroite : plus de la moitié des quelque trente galeries marocaines datent d'après 2010, et quatre seulement visent durablement l'international. La Loft Art Gallery a été la première galerie marocaine à Art Basel Paris, en 2024, et la Galerie 38 a ouvert à Genève en 2025. À la 1-54 de Marrakech, en février, 22 galeries et plus de 67 artistes se partageaient l'affiche, dont huit galeries marocaines. Côté prix, les modernes donnent l'échelle : une œuvre de Mohamed Melehi est partie à 399.000 Livres sterling, soit plus de 5 millions de dirhams chez Sotheby's en 2020, et un Jilali Gharbaoui de 1959 a été adjugé 700.000 euros à la maison de ventes Drouot à Paris en 2015.
Les contemporains suivent de plus loin: Hassan Hajjaj, 12.500 livres (environ 157.000 dirhams) à Londres en 2020, et un Mounir Fatmi à près de 197.000 dirhams chez Artcurial, à Marrakech, fin 2022. Le déclic, Hicham Daoudi, fondateur du Comptoir des Mines et de la première maison de ventes aux enchères du pays, le date de 2008-2009, quand sa maison casablancaise a commencé à obtenir de bons résultats pour les artistes marocains. Vingt ans plus tôt, il n'y avait, selon lui, qu'«une galerie et demie».
Aujourd'hui, son programme Majaz, qui accompagne de jeunes artistes, reçoit «parfois jusqu'à 200 ou 300 demandes», car on sait qu'il est possible «de vivre de son art». Et l'acheteur ? Il est chez lui : «J'ai très peu de collectionneurs européens. Ma clientèle est majoritairement marocaine». Le moteur, c'est la maison. «Lorsque les gens construisent leur maison, la composante artistique est presque devenue obligatoire, car ils ne veulent pas avoir des maisons sans art», dit-il. Reste à chiffrer ce cercle.
L'estimation qui circule (plus de 600 millions de dirhams pour le marché de l'art, environ 2.500 clients) donne l'ordre de grandeur. Mais les freins sont connus : transport, taxes, absence de statut d'entreprise culturelle. Dossier que défend Fihr Kettani, de la Galerie 38. Le 7 octobre au soir, on ne saura toujours pas exactement combien pèse le design marocain. On saura, en revanche, s'il sait se vendre.