Le haut-commissariat au Plan (HCP) a présenté dans sa dernière note d’information les avancées en matière de promotion des droits des femmes et des jeunes filles, tout en soulignant les défis qui continuent de freiner leur participation à la vie économique. Parmi ces défis, l’accès à l’emploi apparaît comme un enjeu majeur pour atteindre l’objectif fixé par le Nouveau modèle de développement (NMD), à savoir un taux de participation des femmes au marché du travail de 45% à l’horizon 2035. Entretien avec Keltoum Houssni, entrepreneure et fondatrice de HJInnovation.
Propos recueillis par J. M.
Finances News Hebdo : Le HCP a publié une note relative à l’évolution de la promotion des droits des femmes et des filles. Il en ressort que les difficultés d’accès à l’emploi sont persistantes. Selon vous, quelles peuvent en être les causes et comment y remédier ?
Keltoum Houssni : Les difficultés d’accès à l’emploi pour les femmes au Maroc s’expliquent par plusieurs facteurs structurels et socioculturels. D’abord, certaines normes sociales continuent d’orienter les femmes vers des rôles familiaux prioritaires ce qui peut limiter leur disponibilité ou leur mobilité professionnelle. Ensuite, on observe encore des inégalités dans l’accès à certaines filières de formation, notamment les domaines technologiques ou industriels, qui offrent souvent plus d’opportunités d’emploi. Par ailleurs, les entreprises peuvent parfois percevoir la maternité ou les responsabilités familiales comme un frein potentiel, ce qui crée des biais dans le recrutement. Enfin, l’absence de dispositifs d’accompagnement adaptés, comme les services de garde d’enfants ou les programmes de retour à l’emploi, peut aussi ralentir l’intégration professionnelle des femmes. Il est donc essentiel d’agir simultanément sur les mentalités, les politiques publiques et les pratiques des entreprises.
F. N. H. : Les femmes ayant des niveaux d’étude moyen et celles n’ayant aucun diplôme sont les plus touchées par les difficultés d’insertion professionnelle. Comment la formation professionnelle peut-elle être véritablement un levier de la dynamique d’emploi chez la femme ?
K. H. : Pour améliorer l’employabilité des femmes ayant un niveau d’étude moyen ou sans diplôme, il est essentiel de renforcer les programmes de formation professionnelle orientés vers les compétences concrètes recherchées sur le marché du travail. Les formations courtes, les certifications techniques et l’apprentissage en milieu professionnel peuvent constituer des leviers très efficaces. Il est également important de développer des programmes d’accompagnement vers l’entrepreneuriat féminin, notamment dans les secteurs à fort potentiel comme l’artisanat, le digital, les services ou l’économie verte. Par ailleurs, la digitalisation offre aujourd’hui de nouvelles opportunités d’insertion, notamment à travers le travail à distance, le e-commerce ou les métiers du numérique accessibles avec des formations rapides. Enfin, les partenariats entre les centres de formation, les entreprises et les associations peuvent jouer un rôle déterminant pour créer des passerelles concrètes vers l’emploi.
F. N. H. : Selon les estimations du HCP, une femme sur trois ne serait ni en emploi, ni en étude ni en formation professionnelle. Quels peuvent être les facteurs à l’origine de cette situation et comment améliorer leur participation à la vie économique ?
K. H. : Cette situation peut s’expliquer par plusieurs facteurs combinés. Dans certains cas, il s’agit d’un retrait du marché du travail pour des raisons familiales, notamment la prise en charge des enfants ou des proches. Dans d’autres cas, cela peut être lié à un découragement face aux difficultés d’accès à l’emploi ou au manque d’opportunités locales. Il existe aussi un problème d’orientation et d’information : beaucoup de jeunes femmes ne connaissent pas toujours les dispositifs de formation ou les opportunités d’insertion disponibles. Enfin, les disparités territoriales jouent un rôle important, notamment dans les zones rurales où l’offre de formation et d’emploi reste plus limitée. Pour répondre à cette situation, il est nécessaire de renforcer les dispositifs d’accompagnement, de mentorat et d’orientation afin de reconnecter ces femmes avec les parcours de formation et d’emploi.
F. N. H. : Le taux de participation des femmes au marché du travail est estimé à 19% en 2025. D’après vous, quelles mesures pourraient être mises en œuvre afin d’atteindre l’objectif de 45% fixé à l’horizon 2035 par le Nouveau modèle de développement ?
K. H. : Pour atteindre cet objectif ambitieux, je précise ambitieux, il est nécessaire d’adopter une approche globale. Tout d’abord, il faut investir davantage dans l’éducation et la formation des femmes, notamment dans les secteurs d’avenir comme les technologies, l’intelligence artificielle, l’économie digitale et l’innovation. Ensuite, les politiques publiques doivent encourager l’entrepreneuriat féminin en facilitant l’accès au financement, à l’accompagnement et aux marchés. Les entreprises ont également un rôle important à jouer en mettant en place des politiques d’égalité professionnelle, de flexibilité du travail et de soutien à la parentalité. Enfin, il est crucial de valoriser les modèles féminins de réussite afin d’inspirer les nouvelles générations et de renforcer la confiance des femmes dans leur capacité à entreprendre, innover et occuper des postes à responsabilité.
F. N. H. : La représentativité des femmes dans les instances de décision s’est améliorée ces dernières années. Au sein du Parlement, le taux est passé de 20,5% à 24,3% entre 2015 et 2021. Doiton mettre en place des mesures incitatives pour améliorer cette représentativité et, le cas échéant, quelles seraient-elles ?
K. H. : Oui, il est important de continuer à renforcer la participation des femmes à la vie politique, car leur présence dans les instances de décision contribue à une gouvernance plus inclusive et plus représentative de la société. Parmi les mesures possibles, on peut renforcer les mécanismes favorisant la représentation féminine, soutenir les programmes de formation au leadership politique pour les femmes et encourager les partis politiques à promouvoir davantage de candidatures féminines. Mais au-delà des mécanismes institutionnels, il est également essentiel de changer les perceptions et de valoriser le rôle des femmes leaders dans la société. Lorsque les jeunes générations voient davantage de femmes occuper des postes de décision, cela crée un effet d’inspiration et ouvre la voie à une participation plus équilibrée à la vie publique.