Le Maroc pensait avoir enfin retrouvé un peu de répit, avec des pluies abondantes, des barrages qui se remplissent, une campagne agricole prometteuse, des perspectives de croissance solides et une inflation maîtrisée. Et puis, patatra !, la guerre au Moyen-Orient est venue enrailler cette trajectoire.
Par D. William
Avant le 28 février, l’économie nationale était dans une dynamique plutôt favorable, portée par un retour des précipitations et une amélioration tangible des ressources hydriques, avec des réserves atteignant, au 6 avril, 12,8 milliards de m³ pour un taux de remplissage des barrages de 74,1%.
Cette embellie hydrique se traduit par des perspectives agricoles encourageantes, avec une récolte céréalière estimée à 82 millions de quintaux et un rebond attendu de la valeur ajoutée agricole de 14,4% en 2026.
Dans le sillage de cette dynamique, la croissance économique devait s’accélérer pour atteindre 5% - 5,5%, soutenue par la vigueur de la demande intérieure et les secteurs non agricoles, tandis que l’inflation demeure modérée et le déficit budgétaire contenu. Avec cette amélioration progressive des équilibres macroéconomiques, le Maroc semblait enfin sortir d’une période compliquée marquée par 6 années de sécheresse. Mais avec la guerre au Moyen-Orient, il est de nouveau contrarié par la résurgence d’un choc externe d’une intensité difficilement prévisible.
La flambée des prix énergétiques risque de rompre en effet une dynamique économique qui reposait précisément sur la stabilisation des coûts. Le Royaume, qui importe près de 90% de ses besoins énergétiques sur les marchés internationaux, se retrouve, de fait, exposé de manière quasi immédiate à toute variation des cours des hydrocarbures. La hausse de 75% des prix mondiaux du gasoil en mars, l’augmentation de 38% du gaz butane et la progression des coûts de production électrique constituent donc autant de signaux d’un renchérissement généralisé de l’énergie, dont les effets se diffusent à l’ensemble du tissu économique. Cette diffusion s’opère à travers plusieurs canaux.
Le premier est celui des coûts de production. L’industrie, le transport, l’agriculture et même les services voient leurs charges augmenter, ce qui pèse sur leurs marges et, à terme, sur leurs capacités d’investissement. Le second canal est celui des prix à la consommation. Les carburants et les produits alimentaires, fortement dépendants des coûts logistiques et énergétiques, enregistrent des hausses qui affectent directement le pouvoir d’achat des ménages. Dans ce contexte, l’inflation importée, jusque-là contenue, pourrait retrouver une trajectoire ascendante.
Les projections de Bank Al-Maghrib, qui tablent sur une inflation modérée autour de 1% en 2026, apparaissent désormais conditionnées à l’évolution du conflit et à ses répercussions sur les marchés énergétiques. Une prolongation des tensions pourrait faire basculer ces prévisions vers des niveaux sensiblement plus élevés, avec des effets en cascade sur l’ensemble de l’économie.
Au-delà de l’inflation, la croissance ellemême se trouve fragilisée. La dynamique positive attendue pour 2026 reposait sur un double moteur : agricole et non agricole. Si le premier demeure solidement ancré grâce aux conditions climatiques favorables, le second pourrait être affecté par le renchérissement des coûts et par un environnement international moins porteur. En effet, l’économie marocaine, fortement intégrée aux chaînes de valeur mondiales, dépend en grande partie de la demande externe pour ses exportations industrielles. Or, un choc énergétique prolongé pourrait entraîner un ralentissement des économies partenaires, réduisant ainsi les débouchés pour les produits marocains.
Ce risque de contraction de la demande externe vient s’ajouter à celui d’un affaiblissement de la demande intérieure. L’érosion du pouvoir d’achat, sous l’effet de la hausse des prix, risque de freiner la consommation des ménages, qui constitue pourtant l’un des principaux moteurs de la croissance. Cette double pression, interne et externe, crée un effet de ciseaux susceptible de peser durablement sur l’activité économique. C’est pourquoi d’ailleurs, sur le plan social, les tensions deviennent de plus en plus perceptibles.
Les syndicats et les partis d’opposition alertent sur cette dégradation du pouvoir d’achat et réclament des réponses structurelles. Dans ce contexte, le nouveau round du dialogue social de ce mois d’avril s’annonce particulièrement délicat, dans la mesure où les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement restent limitées.
Des réponses budgétaires coûteuses
Face à cette situation, l’Etat a déjà choisi d’intervenir de manière ciblée afin de contenir les effets les plus immédiats du choc énergétique. Cette intervention repose sur trois piliers principaux, conçus pour agir sur les canaux de transmission de l’inflation et préserver, autant que possible, le pouvoir d’achat des ménages ainsi que la compétitivité des entreprises. Le premier pilier concerne le gaz butane, produit essentiel dans la vie quotidienne des Marocains.
La subvention a été significativement renforcée (78 dirhams par bonbonne de 12 kg vs 30 dirhams auparavant) pour maintenir le prix de vente à un niveau stable, malgré la hausse des coûts internationaux. Le deuxième pilier porte sur l’électricité. Le gouvernement a fait le choix de maintenir les tarifs inchangés, en dépit de l’augmentation des coûts des combustibles utilisés pour la production.
Le troisième pilier concerne le transport professionnel, considéré comme un vecteur central de diffusion de l’inflation dans l’économie. Une aide directe de 3 dirhams par litre de carburant a été mise en place afin de maintenir des conditions d’exploitation proches de celles d’avant la crise, sachant que le gasoil et l’essence ont augmenté de presque 4 DH/litre entre le 15 mars et le 1er avril.
L’ensemble de ces dispositifs va coûter 1,6 milliard de dirhams par mois. A court terme, cette stratégie permet de limiter l’impact du choc énergétique sur les ménages et les entreprises en contribuant à éviter une spirale inflationniste qui pourrait rapidement devenir incontrôlable. Cependant, cette réponse budgétaire n’est pas sans conséquences. Elle intervient dans un contexte où les finances publiques ont amorcé une trajectoire d’amélioration, avec un déficit ramené à 3,5% du PIB et une dette publique à 67,2% du PIB en 2025.
L’augmentation des dépenses de soutien va mécaniquement peser sur cet équilibre et pourrait entraîner un creusement du déficit si elle devait se prolonger dans le temps. Au-delà de l’impact immédiat sur le déficit, c’est la structure même des finances publiques qui se trouve chahutée. Le recours à des subventions massives, bien qu’efficace à court terme, peut s’avérer difficilement soutenable sur la durée, surtout dans un environnement marqué par une forte volatilité des prix de l’énergie. Dans ce contexte, l’Etat se retrouve face à un dilemme.
D’un côté, il doit continuer à protéger le pouvoir d’achat et éviter une dégradation sociale. De l’autre, il lui faut préserver la stabilité des finances publiques et maintenir la confiance des investisseurs. Cet arbitrage, déjà complexe en temps normal, devient particulièrement délicat dans un environnement international incertain.
Et pourtant, au milieu de ce tumulte géopolitique et de ses répliques économiques, une éclaircie reste possible. En effet, si le cessez-le-feu annoncé au Moyen-Orient ne se limite pas à une simple pause tactique mais ouvre la voie à une désescalade durable, voire à une paix plus globale, alors le Maroc va se voir tirer une sacrée épine du pied.