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Déficit commercial : Le Maroc face à l’épreuve de la souveraineté productive

Déficit commercial : Le Maroc face à l’épreuve de la souveraineté productive

À fin février 2026, le déficit commercial du Maroc s’est aggravé de 1,7%, selon les données de l’Office des changes. Cette évolution pourrait, à première vue, être interprétée comme un simple ajustement conjoncturel. Elle s’inscrit pourtant dans une trajectoire beaucoup plus profonde, celle d’un déséquilibre structurel ancien.

Depuis plus de deux décennies, la balance commerciale du Royaume demeure durablement déficitaire. Le taux de couverture des importations par les exportations, qui oscillait autour de 60% au début des années 2000, se situe aujourd’hui entre 50% et 55%.

En valeur absolue, le déficit commercial est passé d’environ 100 milliards de dirhams au début des années 2010 à plus de 300 milliards de dirhams en 2022 sous l’effet du choc énergétique, avant de se stabiliser autour de 280 à 290 milliards de dirhams en 2023 et 2024.

Le haut-commissariat au Plan souligne que ce déficit constitue un trait structurel de l’économie marocaine, révélateur d’un modèle de croissance encore largement dépendant de l’extérieur.

Cette réalité contraste avec l’expérience de certaines économies dites émergentes. La Turquie, par exemple, a progressivement renforcé sa base exportatrice industrielle et agroalimentaire. Si son solde commercial reste volatil, elle affiche une capacité d’exportation nettement plus diversifiée et compétitive, avec plus de 250 milliards de dollars d’exportations annuelles, tirées par l’automobile, l’électroménager, le textile et surtout l’agroalimentaire transformé.

La Banque mondiale rappelle que l’appartenance au cercle des économies émergentes ne repose pas uniquement sur la croissance, mais sur la capacité à devenir une puissance exportatrice, intégrée en profondeur dans les chaînes de valeur mondiales et capable de capter une part significative de la valeur ajoutée.

À cet égard, le Maroc se trouve aujourd’hui à un tournant. Les succès industriels sont réels, mais ils ne suffisent pas à inverser un déséquilibre commercial enraciné. L’enjeu n’est plus seulement d’exporter davantage, mais de transformer en profondeur les fondements de la production nationale. Cela suppose d’ouvrir des chantiers urgents.

Souveraineté énergétique : la clé d’un rééquilibrage durable
Le premier chantier est celui de la souveraineté énergétique. La facture énergétique du Maroc demeure l’un des principaux postes d’importation, atteignant près de 153 milliards de dirhams en 2023, soit environ un quart des importations totales selon l’Office des changes.

Le pays importe plus de 90% de ses besoins énergétiques, ce qui expose directement sa balance commerciale aux fluctuations internationales, notamment dans un contexte de tensions autour du détroit d’Ormuz.

Cette dépendance rappelle, à bien des égards, la situation de la Chine, qui a longtemps été contrainte de sécuriser ses approvisionnements en hydrocarbures pour soutenir sa croissance industrielle.

Dans ce contexte, la réactivation de la raffinerie de Samir apparaît comme un levier stratégique. Le passage d’une importation nette de produits raffinés à une importation de pétrole brut transformé localement pourrait générer des gains significatifs en termes de valeur ajoutée et de réduction de la facture énergétique.

Certaines estimations suggèrent qu’un raffinage local pourrait permettre d’économiser plusieurs milliards de dirhams par an en réduisant les coûts d’importation de produits finis.

Parallèlement, l’accélération des investissements dans les énergies renouvelables constitue une nécessité stratégique. Le Maroc dispose d’atouts considérables dans le solaire et l’éolien, mais leur montée en puissance doit désormais se traduire par une réduction tangible de la dépendance énergétique.

De l’agriculture à l’agrobusiness : capter davantage de valeur

Le deuxième chantier concerne la transformation du modèle agricole vers un véritable agrobusiness. Aujourd’hui, la structure des exportations marocaines reste dominée par l’automobile, qui dépasse les 140 milliards de dirhams, les phosphates et dérivés portés par le groupe OCP, ainsi que l’aéronautique.

En comparaison, la part de l’agroalimentaire transformé demeure relativement limitée, alors même que le pays dispose d’un potentiel agricole important. Selon les données de l’Office des changes, l’ensemble des exportations du secteur agriculture et agroalimentaire représente environ 15% à 18% des exportations totales, une proportion nettement inférieure à celle de l’automobile à elle seule, ce qui illustre le déséquilibre sectoriel dans la structure exportatrice du Royaume.

À titre de comparaison, la Turquie a fait de l’agroalimentaire un pilier de sa puissance exportatrice, avec plus de 30 milliards de dollars d’exportations dans ce secteur. Elle ne se contente pas d’exporter des produits agricoles bruts, mais développe une industrie de transformation à forte valeur ajoutée, intégrée et compétitive. Le Maroc, en revanche, reste encore largement positionné sur des segments à faible transformation, ce qui limite la valeur captée.

Pourtant, les conditions sont réunies pour opérer ce basculement. Le Royaume dispose de ressources agricoles diversifiées, d’un accès à des intrants stratégiques via les phosphates, et d’une proximité géographique avec les marchés européens et africains. Le passage d’une logique d’exportation de matières premières agricoles à une stratégie d’agro-industrie intégrée permettrait non seulement d’augmenter la valeur ajoutée, mais aussi de renforcer la résilience de la balance commerciale.

Diversification industrielle : élargir la base exportatrice
Le troisième chantier réside dans la diversification du tissu industriel. Le Maroc a réussi des percées remarquables dans l’automobile et l’aéronautique, qui constituent aujourd’hui les locomotives de ses exportations. Cependant, cette réussite tend à être surmédiatisée, au risque de masquer la faiblesse relative d’autres segments industriels.

Une puissance industrielle émergente ne peut reposer sur deux seuls secteurs, aussi performants soient-ils. Elle doit élargir son spectre productif. Qu’en est-il aujourd’hui de l’électronique, de la plasturgie, de la sidérurgie ou encore du textile à forte valeur ajoutée.

Leur contribution à la balance commerciale demeure limitée, ce qui fragilise la capacité du pays à absorber les chocs et à diversifier ses sources de revenus extérieurs.

Faire reposer l’ambition exportatrice du Maroc sur l’automobile et l’aéronautique revient à leur assigner une responsabilité excessive dans la correction du déficit commercial. L’enjeu est donc de relancer l’initiative privée et de renforcer le tissu des PME industrielles marocaines.

Des entreprises comme Kitea ou Richbond montrent qu’il est possible de bâtir des champions nationaux. Encore faut-il mettre en place un environnement favorable, combinant accès au financement, accompagnement à l’export, modernisation technologique et intégration dans les chaînes de valeur.

Des mesures concrètes peuvent être envisagées, notamment la mise en place de mécanismes de soutien à l’innovation industrielle, le renforcement des dispositifs d’accompagnement à l’export pour les PME, ainsi que la création de clusters sectoriels capables de structurer des filières complètes.

Lueurs d’espoir : infrastructures stratégiques et émergence industrielle
Enfin, des signaux positifs émergent et laissent entrevoir une trajectoire plus favorable. Les projets portuaires de Nador West Med et de Dakhla Atlantique pourraient constituer des leviers majeurs d’un nouvel ancrage industriel.

Ces infrastructures ne se limitent pas à des fonctions logistiques. Elles sont appelées à devenir de véritables plateformes industrielles, susceptibles de faire émerger de nouveaux secteurs, notamment dans les énergies renouvelables, comme l’industrie éolienne, ou dans les chaînes de valeur liées à l’Afrique de l’Ouest.

Le déficit commercial marocain n’est donc pas une fatalité. Il est le reflet d’un modèle en transition. Mais franchir le cap vers une véritable économie émergente suppose de passer d’une croissance sous dépendance à une croissance fondée sur la souveraineté productive, l’élargissement des chaînes de valeur et la montée en gamme industrielle. C’est à ce prix que le Maroc pourra transformer ses atouts en puissance économique durable.

 

M. Benchekroun

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