La tenue de la Haute commission mixte Maroc-Égypte intervient dans un contexte révélateur, celui d’un déséquilibre commercial croissant entre deux économies pourtant complémentaires.
Les chiffres sont sans appel. En moins d’une décennie, les exportations marocaines vers l’Égypte sont passées de 2,6 milliards de dirhams en 2016 à seulement 755 millions en 2024, tandis que les importations en provenance d’Égypte ont plus que triplé pour atteindre 12,5 milliards de dirhams contre 4 milliards auparavant. Ce décrochage progressif installe un déficit commercial structurel qui ne peut plus être considéré comme conjoncturel. Derrière cette dynamique, se dessinent des déséquilibres plus profonds, à la fois industriels, réglementaires et stratégiques.
Un déséquilibre enraciné dans la structure des échanges
Le premier facteur explicatif tient à la nature des flux commerciaux entre les deux pays. Le Maroc exporte principalement des produits à valeur ajoutée relativement limitée et peu diversifiée, notamment des phosphates et leurs dérivés, du textile ou encore certains produits agroalimentaires. Ces exportations restent sensibles aux cycles de prix internationaux et peinent à s’inscrire dans une logique de montée en gamme.
À l’inverse, l’Égypte s’est positionnée sur des segments plus industrialisés en exportant vers le Maroc des produits chimiques, des biens intermédiaires, des produits pharmaceutiques ainsi que des intrants industriels intégrés dans des chaînes de production. Cette configuration permet à l’économie égyptienne de capter une part plus importante de la valeur ajoutée dans la relation bilatérale. Ce déséquilibre structurel reflète un différentiel de positionnement industriel qui dépasse le simple cadre des échanges commerciaux.
Le second facteur déterminant réside dans l’existence d’obstacles non tarifaires qui freinent la fluidité des échanges. Malgré l’accord d’Agadir, qui visait à créer un espace économique intégré entre plusieurs pays arabes, de nombreuses entreprises marocaines continuent de faire face à des contraintes d’accès au marché égyptien. Les procédures administratives restent complexes, les exigences techniques spécifiques et les délais d’homologation parfois dissuasifs.

Dans les faits, les frictions commerciales se sont matérialisées dans plusieurs secteurs clés. Dans le textile, des opérateurs marocains ont signalé des difficultés récurrentes liées aux conditions d’entrée sur le marché égyptien et à l’instabilité des exigences administratives. Dans l’agroalimentaire, certains produits ont été confrontés à des normes sanitaires strictes et à des procédures de certification longues. Parallèlement, les importations en provenance d’Égypte dans les segments des produits chimiques, des plastiques et de certains intrants industriels ont fortement progressé sur le marché marocain, suscitant des inquiétudes chez les industriels locaux.
Face à cette situation, le Maroc a lui-même adopté une posture plus défensive. Dans un contexte de pression sur certaines filières et de creusement du déficit commercial, les autorités ont renforcé les contrôles techniques, activé des mécanismes de défense commerciale et accru la surveillance de certaines importations. Cette dynamique traduit une relation marquée par une forme de défiance implicite, où l’intégration économique coexiste avec des réflexes de protection nationale.
Ce déséquilibre s’explique également par des trajectoires industrielles distinctes. L’Égypte a engagé une stratégie volontariste de développement de son appareil productif, en soutenant activement des secteurs clés comme la chimie, la pharmacie ou l’agro-industrie, tout en favorisant une logique de substitution aux importations.
Le Maroc, de son côté, a structuré des écosystèmes industriels performants dans l’automobile et l’aéronautique, fortement intégrés aux chaînes de valeur européennes. Ce choix stratégique, bien que pertinent, a limité la profondeur des échanges industriels avec des partenaires régionaux comme l’Égypte.
Le paradoxe est frappant.
Deux économies majeures du continent africain, membres d’un même accord régional, peinent encore à construire une véritable intégration économique. Le potentiel est pourtant considérable. Le Maroc constitue une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest tandis que l’Égypte dispose d’un accès privilégié à l’Afrique de l’Est. Ensemble, les deux pays pourraient structurer un corridor économique stratégique à l’échelle du continent.
Quels leviers pour rééquilibrer la relation ?
Face à ce constat, la réponse ne peut être uniquement diplomatique. Elle doit être structurelle, offensive et coordonnée.
1- Renforcer la transparence et l’équité dans les pratiques concurrentielles
Le rééquilibrage de la relation commerciale suppose également de traiter la question des conditions de concurrence entre les deux économies. Au-delà des barrières visibles, certaines pratiques peuvent altérer l’équité des échanges et accentuer les déséquilibres existants.
Dans plusieurs secteurs, la compétitivité de certaines exportations égyptiennes est perçue comme étant en partie soutenue par des mécanismes d’appui public, notamment à travers des subventions ou des dispositifs d’incitation à l’export. Si ces politiques s’inscrivent dans des stratégies nationales de développement industriel, elles peuvent néanmoins créer des distorsions de concurrence sur les marchés partenaires.
Cette problématique n’est pas propre à la relation Maroc-Égypte. Elle s’inscrit dans un cadre plus large de régulation du commerce international, où les pratiques de soutien aux exportations font régulièrement l’objet de discussions et de contentieux. À cet égard, l’Égypte a déjà été interpellée à plusieurs reprises dans des cadres multilatéraux, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce, sur certaines de ses politiques de soutien.
Dans ce contexte, l’enjeu pour le Maroc n’est pas d’entrer dans une logique de confrontation, mais de promouvoir un cadre d’échanges fondé sur davantage de transparence, de réciprocité et d’équité. Cela passe par un dialogue économique renforcé, une meilleure visibilité sur les mécanismes de soutien existants et, le cas échéant, le recours aux instruments de défense commerciale prévus par les règles internationales. À terme, la crédibilité et la durabilité de la relation Maroc-Égypte dépendront de la capacité des deux pays à garantir des conditions de concurrence équilibrées, condition indispensable à une intégration économique réussie.
2- Réactiver pleinement l’accord d’Agadir en tant qu’outil d’intégration productive
Ce levier ne consiste pas simplement à réactiver l’accord d’Agadir, mais à en redéfinir la portée et les modalités d’application afin de le transformer en un véritable instrument d’intégration économique régionale.
En l’état, cet accord reste largement sous-exploité car il n’a pas réussi à dépasser une logique d’abaissement tarifaire pour structurer des flux commerciaux et industriels significatifs entre ses membres. L’absence d’articulation entre les politiques industrielles nationales, la faible utilisation des règles d’origine cumulées et l’insuffisante coordination institutionnelle ont limité son impact réel.
Dans ce contexte, une première évolution consisterait à activer pleinement le mécanisme de cumul des règles d’origine, qui constitue pourtant l’un des piliers de l’accord. Ce dispositif permettrait aux entreprises marocaines et égyptiennes de co-produire des biens intégrant des intrants issus des différents pays membres, tout en conservant les avantages tarifaires à l’export, notamment vers les marchés européens. Son utilisation reste aujourd’hui marginale, faute d’ingénierie industrielle et de coordination entre acteurs.
Par ailleurs, l’accord gagnerait à être complété par des dispositifs opérationnels favorisant l’intégration productive. Cela pourrait passer par la création de zones industrielles conjointes, la mise en place de plateformes logistiques partagées ou encore le développement de corridors commerciaux dédiés entre les pays signataires. L’objectif est de passer d’un accord de libre-échange à un véritable écosystème économique intégré.
Enfin, la gouvernance de l’accord doit être renforcée. La mise en place de mécanismes de suivi contraignants, d’instances techniques capables de traiter rapidement les différends commerciaux et d’indicateurs de performance permettant d’évaluer l’effectivité de l’accord apparaît indispensable. Sans cette évolution vers une logique de pilotage stratégique, l’accord d’Agadir restera un cadre juridique peu mobilisé par les opérateurs économiques.

3- Aller vers une logique de co-industrialisation
Le dépassement du simple échange commercial constitue une étape clé. Il s’agit de favoriser la création de joint-ventures, de développer des capacités de production conjointes et d’intégrer progressivement les deux économies dans des chaînes de valeur régionales, notamment à destination des marchés africains. Cette approche permettrait de créer de la valeur partagée tout en rééquilibrant les flux.
Cette orientation n’est pas théorique. Elle a déjà été mobilisée par le Maroc dans le cadre du rééquilibrage de ses relations commerciales avec certains partenaires, notamment la Turquie. Face à un déséquilibre croissant, Rabat avait engagé une renégociation de l’accord de libre-échange en y intégrant une dimension plus industrielle, encourageant les investissements directs et les implantations productives sur le territoire national.
Cette évolution a permis de passer d’une logique de flux commerciaux déséquilibrés à une dynamique plus intégrée, fondée sur la production locale et le partage de valeur.
Dans le cas de la relation Maroc-Égypte, l’enjeu est similaire. Il ne s’agit plus seulement d’exporter davantage, mais de produire ensemble, d’investir conjointement et de construire des complémentarités industrielles capables de structurer une présence commune sur les marchés africains.
4- Structurer des passerelles BtoB entre opérateurs économiques
Au-delà des cadres institutionnels, la relance de la relation Maroc-Égypte passe par une intensification des interactions directes entre les entreprises des deux pays. L’organisation de sessions BtoB ciblées en Égypte constitue à cet égard un levier essentiel pour permettre aux opérateurs marocains de mieux comprendre le marché, d’identifier des partenaires fiables et de sécuriser leurs démarches d’implantation ou d’exportation.
Ces rencontres doivent être sectorialisées et orientées résultats. Dans des filières comme l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique ou les matériaux de construction, des missions économiques structurées pourraient être organisées avec l’appui des institutions publiques et des fédérations professionnelles. Des plateformes telles que la CGEM, en coordination avec leurs homologues égyptiens, pourraient jouer un rôle central dans la mise en relation, la qualification des partenaires et le suivi des projets.
Des exemples internationaux montrent l’efficacité de ce type d’approche. Les missions BtoB organisées par certains pays asiatiques ou européens ont permis de créer des partenariats durables en facilitant l’accès à des réseaux locaux, souvent déterminants dans des marchés complexes. Dans le cas marocain, ce levier reste encore sous-exploité dans la relation avec l’Égypte.
5 - Faire de l’Égypte un hub d’exportation vers l’Afrique de l’Est et l’Asie
Un autre levier stratégique consiste à repenser la relation bilatérale dans une logique élargie, en dépassant le cadre strict des échanges Maroc-Égypte pour l’inscrire dans une dynamique triangulaire.
L’Égypte dispose d’atouts logistiques et géographiques majeurs, notamment à travers le canal de Suez et son intégration dans plusieurs accords commerciaux régionaux, qui en font une porte d’entrée privilégiée vers l’Afrique de l’Est et certains marchés asiatiques. Dans cette perspective, elle peut être envisagée comme un hub d’exportation pour les produits marocains.
Une telle approche permettrait aux entreprises marocaines de s’appuyer sur des plateformes industrielles ou logistiques en Égypte pour accéder à de nouveaux marchés, en réduisant les coûts d’entrée et en bénéficiant d’accords commerciaux déjà en place. Elle ouvre également la voie à des stratégies conjointes d’exportation, où les deux pays coopèrent pour pénétrer des zones à fort potentiel comme le COMESA ou certaines économies asiatiques émergentes. Cette logique tripartite, fondée sur la complémentarité des positionnements géographiques et économiques, pourrait constituer un véritable changement de paradigme. Elle permettrait de transformer une relation bilatérale déséquilibrée en un partenariat stratégique orienté vers la conquête de marchés tiers.
Enfin, le déficit commercial entre le Maroc et l’Égypte n’est pas une fatalité. Il révèle un potentiel encore largement inexploité.
La séquence actuelle peut constituer un point d’inflexion, à condition qu’elle débouche sur des actions concrètes. L’enjeu dépasse la relation bilatérale pour s’inscrire dans une ambition plus large, celle de structurer un véritable axe économique nord-africain capable de peser dans les dynamiques africaines et internationales.
M. Benchekroun