Dans un contexte marqué par la flambée des prix et les incertitudes internationales, l’Etat active tous les leviers pour contenir l’érosion du pouvoir d’achat. Mais à mesure que l’effort budgétaire s’intensifie, une question se pose : jusqu’où peut aller cette stratégie sans mettre à l’épreuve l’équilibre des finances publiques ?
Par D. William
Face à une conjoncture marquée par des tensions inflationnistes persistantes et un environnement international incertain, le gouvernement a déployé un arsenal de mesures visant à préserver le pouvoir d’achat des ménages. Ainsi, dans le cadre du dialogue social, l’Etat a engagé un programme d’envergure dont le coût global atteindra 49,7 milliards de dirhams à fin 2026 - début 2027.
Cet effort, selon le ministre de l’Inclusion économique, Younes Sekkouri, s’inscrit dans une logique de soutien direct au pouvoir d’achat et de réduction des inégalités sociales. Concrètement, plusieurs mesures structurantes ont été mises en œuvre. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) a été relevé de manière significative, passant de 14,81 dirhams de l’heure en début de mandat à 17,9 dirhams actuellement, soit une progression qui porte le salaire mensuel net d’environ 2.800 à 3.400 dirhams.
Dans le secteur agricole, le SMAG a également été revalorisé, atteignant désormais 2.400 dirhams contre moins de 1.900 auparavant. A cela s’ajoute une hausse générale des salaires dans la fonction publique, avec une augmentation de 1.000 dirhams, ainsi que des revalorisations spécifiques dans certains secteurs, notamment l’éducation. Près de 325.000 fonctionnaires ont ainsi bénéficié d’augmentations pouvant aller de 1.500 à 5.000 dirhams selon leur niveau de carrière. Le soutien ne s’est pas limité aux salariés du public.
Dans le secteur privé, la révision de l’impôt sur le revenu a permis une amélioration moyenne de 400 dirhams du revenu net. Par ailleurs, des ajustements ont été opérés dans les régimes de retraite, notamment avec la réduction du nombre de jours de cotisation requis pour bénéficier d’une pension, passé de 3.240 à 1.320 jours. Ces mesures ont un impact direct sur la demande intérieure.
Dr Selma Sidki, professeur d'économie internationale – Université Mohammed V, note à ce propos que «la baisse de l'impôt sur le revenu et la revalorisation salariale induisent directement une augmentation du pouvoir d’achat des ménages les plus précaires. Cela évite un effondrement de la demande intérieure, moteur principal de la croissance économique». Elle souligne également que «le maintien du soutien de la caisse de compensation empêche une répercussion totale des prix mondiaux sur le panier des ménages, ce qui soutient également le pouvoir d’achat». Pour autant, avertit Sidki, ces mesures ne sont pas sans effets secondaires.
L’économiste met en garde contre certains risques, dont le principal «est que les entreprises, pour compenser la revalorisation salariale, augmentent leurs prix de vente, ce qui annulerait le gain de pouvoir d'achat et relancerait l'inflation». Dans ce sens, ajoute-telle, «le gouvernement mise sur la réforme de la TVA pour s'assurer que les baisses de coûts profitent réellement aux consommateurs et non aux marges des entreprises». Plus globalement, Dr Selma Sidki relève que «la revalorisation salariale peut faire grimper la demande plus vite que l'offre, induisant une reprise des tensions inflationnistes».
Elle nuance toutefois son propos en soulignant que «ces mesures de maintien du pouvoir d’achat peuvent stimuler le mécanisme du multiplicateur via le canal de la consommation et avoir un effet positif sur la croissance économique; et avec une politique monétaire efficace, les tensions inflationnistes peuvent être mieux maitrisées».
Au nom de la paix sociale
Au-delà des chiffres, toutes ces mesures traduisent une volonté politique de restaurer un certain équilibre social dans un contexte où les tensions sur le pouvoir d’achat se font de plus en plus pressantes. Mais ce bouclier est-il suffisant, compte tenu du choc énergétique que subit actuellement le Maroc ?
En effet, avec un baril oscillant entre 100 et 110 dollars et une hausse de 40 à 65% des prix du pétrole, les répercussions sur l’économie nationale ont été immédiates. Pour contenir ces effets, le gouvernement a en outre opté pour une intervention directe, dont le coût est estimé à 1,6 milliard de dirhams par mois depuis la mi-mars. Cette stratégie repose sur trois leviers principaux.
D’abord, le renforcement de la subvention du gaz butane, essentielle pour les ménages, avec une aide portée à 78 dirhams par bonbonne de 12 kg contre 30 dirhams auparavant. Ensuite, le maintien des tarifs de l’électricité malgré la hausse des coûts de production. Enfin, la mise en place d’une aide directe au transport professionnel, à hauteur de 3 dirhams par litre de carburant, afin de limiter la transmission de l’inflation aux prix des biens et services.
Selon Sidki, «face au choc exogène lié à l’énergie, la stratégie actuelle menée par le gouvernement, notamment le maintien de la compensation sur ces produits, est optimale dans le sens où le Maroc importe plus de 90% de ses besoins sur les marchés mondiaux», tout en précisant que «cela doit être accompagnée de pratiques de rationalisation de la consommation d’énergie».
Elle rappelle également que cette dépendance est appelée à diminuer, car «sur le long terme, le Maroc est déjà sur une trajectoire de transformation de son mix énergétique, dont l’objectif est de réduire la dépendance aux marchés mondiaux par un mix qui favorise les énergies renouvelables sur le moyenlong terme». Ces mesures ciblées visent ainsi à éviter une spirale inflationniste et à préserver le tissu économique.
A court terme, elles jouent un rôle d’amortisseur efficace. Mais cette réponse budgétaire a un coût, et il est loin d’être anodin. Elle intervient dans un contexte où les finances publiques avaient amorcé une trajectoire d’assainissement, avec un déficit ramené à 3,5% du PIB et une dette autour de 67,2% en 2025. L’augmentation des dépenses liées au soutien du pouvoir d’achat risque de freiner cette dynamique. Si les mesures de subvention devaient se prolonger, elles pourraient entraîner un creusement du déficit budgétaire.
Au-delà du niveau du déficit, le recours massif aux subventions, bien qu’efficace à court terme, pose la question de sa soutenabilité à moyen et long terme, surtout dans un contexte de volatilité persistante des prix de l’énergie. Par ailleurs, ces dépenses supplémentaires limitent les marges de manœuvre de l’Etat pour financer d’autres priorités stratégiques.
Pour Selma Sidki, le «coût financier direct très important» du dialogue social «nécessite un pilotage rigoureux des finances publiques pour éviter un déséquilibre structurel, tout en répondant aux attentes sociales». Dans ce sens, poursuit-elle, l’effort budgétaire du gouvernement «peut être soutenable si l’on prend en compte la hausse des recettes fiscales prévues en 2026, portée par les déclinaisons de la réforme fiscale». Elle insiste également sur le fait qu’«une rationalisation des dépenses de fonctionnement est nécessaire pour éviter un dérapage budgétaire conséquent».
Sidki évoque enfin une piste complémentaire, notamment «les financements innovants que le gouvernement commence à mettre en place» et qui «constituent une alternative essentielle pour le financement des chantiers sociaux et le maintien des équilibres budgétaires». C’est dire que le gouvernement se trouve donc face à un arbitrage complexe. D’un côté, il doit répondre à l’urgence sociale et éviter une dégradation du niveau de vie des ménages, au risque d’alimenter des tensions latentes.
De l’autre, il lui faut préserver les fondamentaux macroéconomiques. Cet équilibre est d’autant plus difficile à trouver que les perspectives économiques restent incertaines en raison des tensions géopolitiques internationales. Une inflation importée plus forte que prévu, un ralentissement de la demande externe ou encore une contraction de la consommation intérieure pourraient ainsi fortement chahuter les agrégats macroéconomiques.