Les principaux partis rivalisent d’engagements sociaux et de milliards pour séduire les électeurs.
Au-delà de cette surenchère, une même interrogation : comment financer durablement les promesses sans fragiliser les équilibres des finances publiques ?
Un million d’emplois. Des pensions revalorisées. Des salaires augmentés. Des impôts allégés. Une meilleure école. Un meilleur hôpital. Des aides sociales renforcées. De l’électricité gratuite pour certains. Des crédits à taux zéro pour d’autres. Des centaines de milliards de dirhams mobilisés. Et, naturellement, davantage de croissance.
Bienvenue dans la campagne des législatives de 2026.
A lire les programmes du RNI, du PAM, de l’Istiqlal, du PJD ou encore du PPS, une première impression s’impose : au Maroc, les élections ont ceci de particulier qu’elles semblent abolir, pendant quelques semaines, les contraintes budgétaires.
Tout devient possible. Le problème n’est évidemment pas que les partis promettent. Un programme électoral est précisément fait pour proposer une direction, fixer des objectifs et offrir aux citoyens un choix entre plusieurs projets de société.
Le problème commence lorsque l’addition des engagements prend progressivement le pas sur la démonstration de leur faisabilité.
Et cette campagne est, de ce point de vue, particulièrement généreuse.
Tous sociaux !
La première surprise est ailleurs : malgré leurs histoires, leurs doctrines et leurs positionnements différents, les principaux partis convergent vers un même territoire politique. Celui de l’Etat social.
Le RNI veut protéger le pouvoir d’achat, territorialiser l’Etat social et transformer la protection sociale en «tremplin vers l’autonomie».
Il propose notamment d’indexer les aides sociales directes sur l’inflation, de revaloriser les salaires et les pensions et d’étendre fortement les mécanismes d’accompagnement vers l’emploi.
Le PAM promet, lui, l’électricité gratuite lorsque la facture ne dépasse pas 100 DH, une pension minimale de 3.000 DH, au moins 1.000 DH d’aide sociale directe et surtout une réforme spectaculaire de l’impôt sur le revenu, avec une exonération jusqu’à 15.000 DH brut mensuels.
L’Istiqlal veut relever progressivement salaire minimum et pensions, surveiller les marges bénéficiaires, renforcer les aides aux ménages vulnérables, faciliter l’accès au logement et construire un plan national en faveur de la classe moyenne.
Le PPS va encore plus loin. Il assume un Etat social, stratège et régulateur, avec 574,4 milliards de DH de dépenses supplémentaires sur cinq ans, notamment pour renforcer massivement l’hôpital et l’école publics, augmenter les salaires et développer la protection sociale.
Même le PJD, dont le programme conserve ses marqueurs identitaires, place désormais au premier plan l’enseignement, la couverture médicale, l’emploi, la solidarité, le pouvoir d’achat et les PME.
Son «Programme de la dignité» veut substituer à «l’économie de rente, des conflits d’intérêts et du monopole» une économie de production et de concurrence.
Autrement dit, la grande bataille idéologique de 2026 ne porte plus vraiment sur la nécessité de l’Etat social. Tout le monde ou presque est devenu social.
La vraie divergence porte désormais sur son dosage, ses instruments et, surtout, son financement.
Le million, unité de mesure électorale
Il existe ensuite un chiffre qui semble exercer une étrange fascination sur les états-majors politiques : un million.
Le RNI promet un million d’emplois. Le PAM aussi. Le PPS également. Trois partis, trois philosophies politiques différentes et un même chiffre rond.
Le RNI associe son objectif à une croissance de 5% par an et répartit les créations d’emplois entre industrie, numérique, agriculture, tourisme, artisanat, services et dynamique liée à la Coupe du monde 2030.
Le PAM arrive lui aussi exactement au million, dont 360.000 emplois liés au Mondial 2030 et aux activités qui l’accompagneront.
Le PPS vise également un million d’emplois en cinq ans et veut ramener le chômage sous les 10%.
Mais au-delà du chiffre avancé, se posent plusieurs questions. S’agit-il de création d’emplois durables ou temporaires ? Créés directement par une politique publique ou simplement anticipés grâce à la croissance ?
Des emplois liés à un investissement déjà programmé peuvent-ils être comptabilisés comme le résultat futur d’un programme électoral ? Et comment distinguer les emplois réellement additionnels de ceux que l’économie aurait créés de toute façon ?
Ce débat méthodologique est essentiel. Car un million d’emplois ne doit pas être seulement un chiffre de campagne. Cinq ans plus tard, il faudra pouvoir distinguer la promesse électorale de la réalité du marché du travail.
L’inconnue budgétaire
C’est toutefois sur les finances publiques que les programmes deviennent les plus intéressants. Parce qu’il existe une règle assez têtue en économie : quelqu’un finit toujours par payer.
Le PAM chiffre son programme à 350 milliards de DH sur cinq ans et lui oppose exactement 350 milliards de ressources : 300 milliards provenant de l’effet de la croissance, 40 milliards des collectivités territoriales et 10 milliards de redéploiements et gains d’efficience.
L’équation est impeccable. Peut-être même un peu trop.
Le document ne détaille pas le scénario macroéconomique permettant de dégager les 300 milliards supplémentaires, ni l'effet sur les recettes de l’Etat de la très forte baisse d'IR promise parallèlement.
Le PPS prend davantage de risques intellectuels. Il chiffre ses dépenses supplémentaires à environ 574,4 milliards de DH et ses recettes additionnelles à 621,5 milliards, pour aboutir à un excédent cumulé légèrement supérieur à 47 milliards.
Ces chiffres reposent notamment sur une très forte mobilisation de recettes fiscales supplémentaires grâce à l’élargissement de l’assiette, à la réduction des dépenses fiscales et à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales.
Mais chiffrer une promesse ne suffit pas à la rendre crédible. Encore faut-il savoir sur quelles hypothèses reposent les recettes attendues, quelle trajectoire de croissance est retenue et quelles marges budgétaires seront réellement disponibles.
Le RNI reconnaît implicitement cette difficulté. Son programme détaille plusieurs mécanismes, mais ne fournit pas pour chacun le coût budgétaire correspondant, alors même qu’il cumule indexation des aides, abondement public de l’épargne, crédit d’impôt scolaire, extension de l’assurance chômage, investissements sanitaires et prêts garantis par l’État.
L’Istiqlal rencontre la même limite : derrière l’abondance des engagements demeure ouverte la question de leur financement, de leur calendrier détaillé et de la capacité de l’administration à tout exécuter simultanément.
Voilà probablement le grand angle mort de cette campagne.
Et les retraites ?
Le dossier des retraites offre une illustration presque parfaite de cette prudence électorale. Tout le monde ou presque veut améliorer les pensions.
Beaucoup moins nombreux sont ceux qui expliquent précisément comment financer durablement cette amélioration.
L’Istiqlal promet d’«accélérer la réforme des caisses de retraite et unifier leurs normes», mais ne précise ni l’âge de départ envisagé, ni les taux de cotisation, ni les modalités de calcul des pensions.
Le PPS propose des Assises nationales dans les six premiers mois de la mandature et veut aligner la pension minimale sur le SMIG.
Le RNI promet une revalorisation des pensions.
Le PAM fixe carrément un minimum de 3.000 DH.
La pension est populaire. La cotisation l’est nettement moins. L’âge de départ encore moins.
Voilà pourquoi la réforme des retraites est volontiers évoquée dans ses bénéfices et beaucoup moins dans ses sacrifices.
Il serait pourtant injuste de réduire ces programmes à une simple foire aux promesses, car ils révèlent quelque chose de profond sur le Maroc de 2026.
En effet, le pouvoir d’achat s’est imposé au centre du débat politique. L’emploi est devenu une obsession nationale. La classe moyenne est désormais courtisée par presque tout le monde.
L’accès à la santé et à l’éducation n’est plus seulement présenté comme une politique sectorielle, mais comme une question de dignité.
La souveraineté économique, industrielle, énergétique, alimentaire et hydrique traverse désormais des formations idéologiquement très éloignées.
Cette convergence montre les inquiétudes du pays. Mais elle impose précisément davantage d’exigence.
Un programme crédible ne devrait plus seulement dire ce qu’un parti veut faire, mais plutôt combien cela coûte, qui paiera, dans quel ordre les mesures seront appliquées, quelles réformes seront impopulaires, quels objectifs seront prioritaires lorsque l’argent manquera et, surtout, selon quels indicateurs les citoyens pourront juger les résultats cinq ans plus tard.
La démocratie ne gagne rien lorsque les élections deviennent une compétition pour savoir qui inscrira le chiffre le plus spectaculaire dans un tableau Excel.
Elle gagne lorsque les partis acceptent de présenter non seulement leurs rêves, mais aussi leurs contraintes.
Car le prochain gouvernement héritera de la réalité actuelle. Il trouvera des citoyens impatients, des finances publiques à ménager, des retraites à réformer, des emplois à créer, une école et un système de santé à transformer, une pénurie d’eau à gérer et des attentes sociales considérables.
Et au lendemain du 23 septembre, la campagne prendra fin. Le temps des comptes, lui, commencera.
F. Ouriaghli