A première vue, le prochain gouvernement marocain pourrait presque s’estimer chanceux. Il n’héritera ni d’une économie à l’arrêt, ni d’une inflation hors de contrôle, ni de finances publiques au bord de la rupture. La croissance résiste, l’investissement reste soutenu et le Maroc continue d’attirer les capitaux étrangers.
Pour autant, les agrégats rassurants cachent une équation économique autrement plus délicate.
Le prochain Exécutif devra simultanément soutenir la croissance, créer davantage d’emplois, préserver le pouvoir d’achat, financer l’Etat social, poursuivre l’effort d’investissement, préparer le Mondial 2030 et engager des réformes aussi sensibles que celle des retraites. Le tout sans transformer le déficit budgétaire en variable d’ajustement permanente. Autant dire qu’il faudra savoir jongler.
La première difficulté tient à la qualité même de la croissance. Une progression du PIB autour de 4% est évidemment appréciable. Mais encore faut-il regarder sous le capot. Le rebond agricole contribue fortement à la dynamique actuelle, tandis que plusieurs activités non agricoles montrent des signes d’essoufflement.
Le Maroc devra donc continuer à chercher ce qu’il poursuit depuis des années : une croissance plus robuste, moins dépendante des aléas climatiques et surtout beaucoup plus intensive en emplois.
La deuxième alerte est probablement la plus préoccupante politiquement : l’emploi.
C’est l’un des paradoxes de l’économie marocaine. Le Royaume investit massivement, attire des capitaux étrangers, développe de nouvelles industries et construit massivement des infrastructures. Pourtant, cette transformation ne produit pas encore suffisamment d’emplois pour absorber une population active jeune et répondre aux attentes sociales.
Le prochain gouvernement devra donc faire de l’emploi non plus une conséquence espérée de la croissance, mais un objectif explicite de la politique économique.
Cela suppose de réinterroger les dispositifs d’aide à l’investissement, d’accompagner davantage les PME, d’améliorer l’adéquation entre formation et besoins des entreprises, de faciliter l’entrée des jeunes sur le marché du travail et surtout d’encourager les secteurs capables de créer massivement des emplois.
Vient ensuite le sujet le plus immédiatement perceptible par les ménages : le pouvoir d’achat.
L’inflation peut ralentir. Les prix, eux, ne reviennent pas nécessairement à leur niveau antérieur. Cette nuance économique est fondamentale, mais elle est parfois mal comprise dans le débat public.
Lorsque l’inflation passe, par exemple, de 5% à 2%, cela signifie simplement que les prix augmentent moins rapidement. Cela ne signifie pas que le panier qui coûtait 500 dirhams hier en coûte aujourd’hui 400.
Ce que le consommateur marocain constate, c’est qu’au cours de ces dernières années, il y a eu renchérissement de l’alimentation, du logement, du transport, des services et de nombreux produits du quotidien.
C’est dire que le ralentissement de l’inflation constitue certes une amélioration sur le plan macroéconomique, mais il n’efface pas les hausses accumulées. D’où ce décalage persistant entre des indicateurs qui s’améliorent et un pouvoir d’achat qui, dans le vécu des ménages, reste fortement sous pression.
L’autre front sera budgétaire. Les besoins sont immenses (généralisation de la protection sociale, santé, éducation, logement, infrastructures hydriques, soutien au pouvoir d’achat, investissements ferroviaires, routiers et aéroportuaires, préparation du Mondial 2030…), mais puisque l’argent public n’est pas extensible, il faudra mener ces chantiers tout en préservant les équilibres macroéconomiques qui ont longtemps constitué l’un des actifs du Maroc.
Le prochain gouvernement devra donc marcher sur une ligne étroite : soutenir l’effort d’investissement sans fragiliser les comptes publics, préserver le pouvoir d’achat des ménages sans subventionner indéfiniment, mobiliser davantage de recettes sans freiner l’investissement et la création de valeur, réformer les retraites sans provoquer une fracture sociale et accélérer la croissance tout en la rendant plus inclusive.
Voilà l’équation. Elle est difficile, mais elle comporte une bonne nouvelle : le Royaume dispose aujourd’hui de davantage de leviers qu’il y a dix ou quinze ans, avec notamment une base industrielle plus solide, des infrastructures performantes, une visibilité internationale accrue, une capacité reconnue à attirer les investisseurs et un positionnement géographique devenu extrêmement précieux dans la recomposition des chaînes de valeur mondiales.
Le prochain gouvernement ne part donc pas de zéro. Mais les acquis d’aujourd’hui ne suffiront pas à garantir les résultats de demain.