Les politiques ont-ils la mémoire courte, ou savent-ils simplement choisir ce qu’ils oublient ? Entre le RNI et le PAM, les accusations de pressions sur les élus, les procès en déloyauté et les attaques contre le bilan gouvernemental sont encore frais. Pourtant, les deux partis pourraient se retrouver autour de la même table pour négocier une majorité.
Le compromis appartient à la vie politique. Encore faut-il expliquer aux électeurs ce qui rend aujourd’hui possible une entente que les discours d’hier semblaient tant compromettre.
Une telle entente reste en effet possible. Les déclarations de Fatima Zahra El Mansouri, le 24 septembre, en ont même ouvert la voie. Interrogée sur son refus, exprimé pendant la campagne, de participer à un gouvernement dirigé par le RNI, la coordinatrice du PAM a répondu : «Après la victoire de notre parti, la question ne se pose plus».
La réserve portait donc sur la direction de l’exécutif, sans constituer une exclusion définitive du partenaire sortant.
Avec 97 sièges pour le PAM, 66 pour le RNI et 65 pour l’Istiqlal, selon les résultats provisoires, les trois formations réuniraient 228 députés, contre 198 nécessaires à la majorité absolue. La reconduction de l’alliance est arithmétiquement confortable. Elle imposerait néanmoins au RNI d’accepter une place différente et au PAM de négocier avec ceux dont il a vivement contesté l’action.
L’affrontement s’était aussi officialisé par communiqués interposés. Le 25 août, le bureau politique du RNI accusait ouvertement le PAM d’exercer des pressions et de chercher à attirer plusieurs de ses parlementaires, élus et responsables territoriaux.
Dès le lendemain, le PAM rejetait ces accusations, défendait des ralliements fondés sur la conviction et renvoyait son partenaire à ses propres pratiques : selon lui, le RNI avait accueilli 17 parlementaires venus d’autres formations en 2021, dont six issus du PAM.
Le différend engageait ainsi les instances dirigeantes des deux partis, bien au-delà des sorties individuelles en meeting.
Dans un enregistrement diffusé à cette période, Rachid Talbi Alami visait Fouzi Lekjaa à travers des références aux transferts de joueurs. Il lui contestait surtout, par avance, l’accès au ministère de l’Économie et des Finances, défendant le maintien de Nadia Fettah.
Le 27 août, à Oulad Nasser, Lekjaa répondait en rejetant la logique du «partage du butin». Il déplaçait aussi l’affrontement vers le prix de la viande et l’Aïd, qualifiant de « vrais terroristes » ceux qui avaient, selon lui, transformé cette fête en source d’angoisse pour les familles.
Le lendemain, à Oujda, plusieurs cadres du RNI défendaient Talbi Alami et reprochaient aux partenaires de la majorité de prendre leurs distances avec le bilan collectif. Akhannouch distinguait cependant la liberté des échanges internes de la position officielle du parti.
La polémique sur les moutons subventionnés a ensuite entretenu la rupture. Le 4 septembre, à Aïn Johra, Akhannouch défendait la prime de 500 dirhams par tête importée et reprochait au PAM son rapprochement avec l’opposition autour d’une commission d’enquête.
La veille, Lekjaa avait publiquement affirmé ne pas avoir importé de moutons. Les deux responsables se disputaient ainsi la lecture d’une politique menée au sein du même gouvernement : mesure nécessaire pour l’un, résultats contestés pour l’autre.
Puis la critique a porté sur l’ensemble de l’effort social. Le 7 septembre, à Azilal, Lekjaa évoquait près de 280 milliards de dirhams mobilisés pour soutenir le pouvoir d’achat, dont il jugeait les effets très insuffisants. Une attaque d’autant plus lourde qu’elle venait du ministre chargé du Budget. Ce chiffre et cette appréciation relevaient de son intervention politique ; ils ne constituaient pas, à eux seuls, une évaluation indépendante de ces dépenses.
Le football lui-même est entré dans la confrontation. Le 10 septembre, à Médiouna, Akhannouch contestait les promesses de Lekjaa concernant l’accueil de la finale du Mondial 2030 à Benslimane. Il dénonçait leur utilisation électorale et rappelait que le sujet impliquait également l’Espagne et le Portugal.
À Chichaoua, le duel prenait une autre forme : Hicham El Mhajri interrogeait la qualité dans laquelle Akhannouch participait aux meetings et critiquait le financement obligataire d’Agadir. Celui-ci lui répondait sur ce dossier et sur son propre parcours politique durant la législature.
Une réconciliation obligerait donc les deux formations à assumer publiquement ces contradictions. Mais un passage de l’enregistrement de Talbi Alami éclaire déjà la négociation possible. Au milieu de ses attaques, le dirigeant envisageait que le RNI termine deuxième : «on arrive deuxième et on pose nos conditions».
La participation à une coalition restait présente jusque dans le discours le plus offensif. L’avertissement sur les Finances peut ainsi se lire comme une tentative de fixer à l’avance les conditions d’un accord.
Le RNI conserve, avec ses 66 élus, une capacité de négociation importante. Accepter une présidence du gouvernement issue du PAM ne signifierait pas renoncer à peser sur les arbitrages économiques.
À l’inverse, le PAM aurait intérêt à obtenir un accord qui lui permette d’appliquer ses engagements sans subir une contestation permanente de ses partenaires. Le portefeuille des Finances, mais aussi la coordination entre départements, pourraient concentrer cette discussion.
L’Istiqlal aurait également de solides arguments à faire valoir. Avec un seul siège de moins que le RNI, il pèserait presque autant dans une coalition à trois. Le PAM et le RNI ne totalisant que 163 députés, leur éventuel rapprochement ne suffirait pas à constituer une majorité. Cette configuration donnerait à Nizar Baraka les moyens de négocier une influence à la hauteur de son poids parlementaire, au-delà d’un simple rôle de médiateur.
Pour une future majorité, le premier test économique pourrait être le budget 2027. El Mansouri a annoncé vouloir lui donner une orientation plus sociale tout en préservant l’investissement.
Si le RNI participe au gouvernement, les partenaires devront préciser ensemble quelles dépenses renforcer, quelles aides revoir et comment mesurer leurs effets. Après avoir contesté l’efficacité des milliards engagés, le PAM s’exposerait à être jugé sur les résultats de ses propres arbitrages. Le RNI, lui, devrait choisir les inflexions qu’il accepte de soutenir sans désavouer tout le bilan qu’il vient de défendre.