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Réforme du système de santé : Cinq ans après, le Maroc face au défi de l’accès réel aux soins

Réforme du système de santé : Cinq ans après, le Maroc face au défi de l’accès réel aux soins

Dans une analyse publiée en juillet 2026, le Dr Tayeb Hamdi pointe un paradoxe : 32 millions de personnes sont immatriculées à l’AMO, mais 8,54 millions de Marocains restent encore en dehors d’un accès réel aux soins.

Reste à charge élevé, faiblesse de l’hôpital public, pénurie de soignants et disparités territoriales constituent désormais les principaux obstacles à surmonter.

Cinq ans après le lancement de la refonte du système de santé, le Maroc a incontestablement changé de dimension. Entre 2021 et 2026, le budget consacré à la santé est passé de 19,7 à 42,4 milliards de DH. En parallèle, la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), la mise en place de nouvelles institutions de gouvernance et la construction ou la réhabilitation des établissements sanitaires ont profondément modifié le paysage.

Mais pour le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, l’heure est désormais moins au bilan des réformes engagées qu'à celui de leurs effets concrets. Dans son document «Refonte du système de santé au Maroc : Cinq ans après – Vers un réel vécu du citoyen», publié en juillet 2026, il estime que l’enjeu est de réduire le décalage entre la réforme institutionnelle et l’expérience quotidienne des Marocains. 

Autrement dit, le nombre de personnes inscrites à l’AMO ou les milliards investis ne suffisent plus à mesurer le succès de la réforme. Il faut désormais savoir si le citoyen peut effectivement se faire soigner, à proximité, dans des délais acceptables et sans mettre en péril son budget familial.

Le premier paradoxe apparaît dans les chiffres de la couverture médicale. Avant la réforme, environ 14 millions de personnes, soit 42% de la population, étaient couvertes. En 2025, 32 millions de Marocains sont immatriculés à l’AMO, représentant 88% de la population.

Mais l'immatriculation administrative ne signifie pas nécessairement que les droits sont ouverts et utilisables. Le nombre de bénéficiaires effectifs tombe ainsi à 25,6 millions de personnes, soit 71% de la population. 
Au total, selon les données présentées par le Dr Hamdi, 8,54 millions de Marocains restent exclus de l’accès réel aux soins, soit environ un citoyen sur quatre. 

La situation est particulièrement marquée chez certaines catégories. Le document indique que 65,72% des droits des travailleurs non salariés sont bloqués, concernant 2,3 millions de personnes. Pour AMO Chamil, la proportion atteint 43,11%. 

Le mur du reste à charge

Même lorsque les droits sont ouverts, un autre obstacle apparaît : l’argent. Les ménages continuent de financer plus de 52% des dépenses de santé, dont 38% sous forme de paiements directs au moment de la maladie et 14% à travers cotisations et participations. 

Le problème est particulièrement aigu pour les soins ambulatoires. Le reste à charge atteint 50,2% à la CNSS et 41,1% à la CNOPS, selon l'infographie présentée dans le document. A cela s'ajoute le décalage entre les Tarifs nationaux de référence (TNR) et les prix effectivement pratiqués. Le Dr Hamdi souligne que ces tarifs n'ont pas été révisés depuis 2006 et que le remboursement ne couvre souvent qu'environ un tiers du coût réel des soins. 

La conséquence est lourde : 41,5% des Marocains renonceraient encore aux soins pour des raisons économiques. Ce taux atteint 36% chez les personnes assurées et 60% chez les non-assurés. 

La généralisation de l’AMO se heurte ainsi à un paradoxe : être assuré ne signifie pas nécessairement pouvoir se soigner.

L’autre grand chantier concerne l’hôpital public. Selon les chiffres repris dans le document, 91% des remboursements de l’AMO vont au secteur privé, contre seulement 9% au public. A la CNOPS, le coût moyen d’un dossier maladie est même 5,6 fois supérieur dans le privé à celui observé dans le public. 

Pour le Dr Hamdi, cette situation révèle une crise de confiance envers l'offre publique et soulève, à terme, une question de soutenabilité financière. 
Il avertit que sans un hôpital public «fort, attractif et efficient», la généralisation de l'AMO risque de se transformer en transfert massif de ressources vers le privé. 

Le redressement de l'hôpital public devient dès lors l'une des conditions de réussite de l'ensemble de la réforme : modernisation des infrastructures et des équipements, amélioration des conditions de travail, renforcement de la gouvernance et restauration de la confiance des usagers.

Il manque quelque 30.000 médecins

Encore faut-il disposer des ressources humaines nécessaires. C'est probablement l'un des points de fragilité les plus lourds. Le document estime le déficit à environ 30.000 médecins et plus de 60.000 autres professionnels de santé. A la pénurie quantitative, s'ajoute une très forte concentration géographique : 75% des professionnels de santé sont regroupés dans seulement trois régions sur douze. 

Le problème est aggravé par l'exode médical. Selon les données avancées, plus de deux médecins quitteraient chaque jour le Maroc. 
La répartition de la population médicale est elle-même révélatrice : moins d'un tiers exercerait dans le secteur public, plus d'un tiers dans le privé et environ un tiers à l'étranger. 

Dès lors, construire de nouveaux hôpitaux ou centres de santé ne suffira pas si les médecins, infirmiers et autres professionnels nécessaires à leur fonctionnement ne suivent pas. 

Le défi devient simultanément celui de la formation, du recrutement, de la fidélisation et surtout d'une meilleure répartition territoriale des compétences.

Le Dr Hamdi appelle également à inverser la logique économique du système. Aujourd'hui, celui-ci prend largement en charge les conséquences lourdes des maladies (dialyse, chirurgie vasculaire, amputations, réanimation, AVC ou hospitalisations) alors que l'accès en amont à la consultation, au dépistage, aux médicaments, au suivi biologique et à l'éducation thérapeutique demeure insuffisant. 

D'où la proposition de généraliser progressivement le tiers payant ambulatoire, en commençant notamment par les bénéficiaires d'AMO-Tadamon, les malades chroniques, les femmes enceintes, les enfants, les personnes âgées et les salariés à revenus modestes.

Le document propose également la création d'un forfait national de prévention sans avance de frais, couvrant notamment le dépistage du diabète et de l'hypertension, le suivi biologique des maladies chroniques, certains dépistages des cancers, la santé maternelle et infantile, la vaccination ou encore une consultation annuelle de prévention. 

La logique est aussi financière : dépenser plus tôt pour prévenir pourrait permettre d'éviter certaines prises en charge beaucoup plus lourdes lorsque les pathologies sont diagnostiquées tardivement.
Car derrière la question sociale apparaît progressivement celle du financement.

Les maladies chroniques exercent déjà une forte pression sur l'AMO : 3,4% des assurés concentreraient 52,6% des dépenses. Dans certains régimes, les remboursements dépassent par ailleurs les cotisations. Le ratio atteint ainsi 121% à la CNOPS, tandis que le document considère celui de la CNSS comme davantage maîtrisé. 

Le risque décrit par le Dr Hamdi est celui d'un cercle vicieux. Si les cotisants considèrent que leurs contributions ne leur garantissent pas un accès satisfaisant aux soins, la confiance peut s'éroder. 

Une baisse des cotisations réduirait alors les ressources disponibles, donc la capacité à financer les prestations, fragilisant encore davantage la confiance dans le système. 
La réforme de la santé se joue donc également sur un contrat implicite : cotiser, être protégé et pouvoir effectivement se soigner.

Après les structures, l’épreuve des résultats

Le Maroc s'est parallèlement doté d'une nouvelle architecture institutionnelle : Haute autorité de santé, Agence marocaine des médicaments et des produits de santé, Agence marocaine du sang et de ses dérivés et Groupements sanitaires territoriaux.

Mais là encore, créer les structures ne garantit pas leurs résultats. Le document plaide pour des procédures de sélection transparentes, des critères publics de compétence, des mandats associés à des objectifs mesurables, des contrats de performance, des évaluations indépendantes, une gestion rigoureuse des conflits d'intérêts et une véritable obligation de rendre compte. 

Cinq ans après son lancement, la réforme semble ainsi entrer dans une deuxième phase, sans doute plus difficile que la première. En effet, la bataille des textes, des institutions et des budgets doit désormais laisser place à celle de l'effectivité.

D. W.

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