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Sebta : La «démonstration de force»

Sebta : La «démonstration de force»

Fin juillet, environ 50.000 personnes franchissaient la frontière de Sebta en quarante-huit heures. Le 15 août, un nouvel appel à un franchissement massif, largement relayé sur les réseaux sociaux, a fait long feu face à un dispositif sécuritaire marocain renforcé. Entre les deux séquences, la presse espagnole a changé de lecture : le Maroc, présenté fin juillet comme un acteur dépassé ou passif, apparaît quinze jours plus tard comme le «gardien ultime» d'une frontière qu'il serait «capable de verrouiller quand il le décide».
 

Après l'appel viral à un nouveau franchissement massif, relayé sur TikTok, Instagram et Facebook pour le samedi 15 août, tout le monde attendait un rmake des 30 et 31 juillet, quand 50.000 personnes avaient tenté de passer à Sebta en deux jours. Il ne s'est presque rien passé. À Fnideq, les autorités marocaines ont déployé un dispositif inédit : policiers, unités antiémeutes, agents de renseignement, quadrillage complet de la ville. El País, qui a envoyé une équipe sur place, décrit des forces de l'ordre massées «comme dans une bataille du XIXe siècle», tenant leurs positions jusqu'en début d'après-midi avant de charger en formation pour disperser les groupes de migrants. Environ 300 personnes ont été arrêtées. Les forces espagnoles déployées à Sebta sont, elles, restées au second plan, réduites selon le quotidien à un rôle de «témoin lointain de la bataille».

Le 15 août comme démonstration

«Le gardien ultime de la frontière», c'est la formule du quotidien El País, reprise par Courrier international, et elle résume bien le virage du narratif espagnol. En quinze jours, le Maroc est passé du statut de suspect qui aurait laissé filer des dizaines de milliers de personnes fin juillet, à celui de «rempart» capable de verrouiller la frontière extérieure de l'Union européenne. Dans son reportage du 15 août, El País insiste sur le caractère spectaculaire du dispositif marocain et sur ce qu'il dit du rapport de force : «quand il veut, ferme la porte aux migrants qui tentent d'arriver à la frontière», résume une source policière espagnole haut placée citée par le quotidien. Même son de cloche du côté du journal conservateur El Mundo : le dispositif du 15 août aurait dissuadé la plupart des candidats au départ, y compris des habitués de la traversée à la nage.

Le changement de ton ne repose pas seulement sur les chiffres ou sur l'absence de passage massif. Il tient aussi aux images produites par la séquence. El Mundo, cité par Courrier international, estime que les migrants présents dans les collines autour de Fnideq étaient là depuis plusieurs semaines, sans avoir été inquiétés, avant que les forces marocaines ne décident de les encercler avec un impressionnant dispositif antiémeutes. Pour le quotidien, il s'agissait d'une manière «opportune d'obtenir des images incarnant l'efficacité du verrou mis en place par Rabat à la frontière».

Le terme est important. La scène du 15 août n'est plus seulement celle d'une opération de contrôle migratoire. Elle devient une démonstration visible de la capacité marocaine à reprendre le contrôle. El Mundo parle ainsi d'une         «deuxième phase de la stratégie marocaine» : si le pays avait démontré quinze jours plus tôt ce qui arrive lorsqu'il «relâche son contrôle à la frontière», il s'agissait cette fois de «faire étalage de sa capacité à couper l'immigration quand il le décide vraiment». Le récit espagnol passe donc d'une frontière débordée à une frontière dont le Maroc semble maîtriser le bouton.

Cette lecture est d'autant plus frappante qu'elle n'est pas seulement portée par la presse conservatrice. El País, quotidien de référence de la gauche espagnole, utilise lui aussi un vocabulaire de puissance et de contrôle, décrivant le Maroc comme le «gardien ultime» du «dernier avant-poste de l'Union européenne en Afrique». 

Bascule du récit

Pourquoi ce retournement assez spectaculaire du récit au sein des médias espagnols ?  Pour Ali Zoubeidi, spécialiste en migartions, cette bascule n'a rien de surprenant : elle correspond simplement à l’apaisement de la première réaction, qui était «à chaud». «C'était plus une réaction émotionnelle», explique-t-il, citant le discours  de la droite espagnole dans les premiers jours de la crise. Le 3 août, le récit change effectivement de camp. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, remercie publiquement Rabat pour avoir permis de «minimiser» la crise, tandis que le ministère de l'Intérieur espagnol évoque plusieurs milliers de candidats au départ interceptés par la Gendarmerie royale, la Marine royale et les forces de surveillance marocaines, avant même qu'ils n'atteignent la mer.

Côté marocain, une source gouvernementale met en avant un bilan chiffré : 74.000 tentatives de migration clandestine déjouées en 2025, 79.000 en 2024, 632 réseaux de trafic démantelés et plus de 360.000 tentatives avortées sur cinq ans. «Le Maroc n'a jamais rien fait sous la pression, ni agi par obligation ou sous le coup du chantage», affirme cette source, qui présente la gestion migratoire comme une «responsabilité partagée» assumée de longue date par le Royaume. Sur l'origine de la vague de fin juillet, elle pointe une décision de la justice espagnole du 8 juillet ayant mis fin à la reconduite automatique des migrants arrivés par mer : «La digue migratoire n'a pas cédé sous les passeurs, mais sous une décision de justice espagnole.» 

Contrôle de la frontière

C'est finalement moins le nombre d'arrestations que le changement de ton qui ressort de cette séquence. En quinze jours, la presse espagnole est passée d'un récit centré sur le débordement à un récit centré sur la maîtrise. La frontière de Sebta apparaît désormais comme «un espace où Rabat dispose d'un pouvoir de décision déterminant», selon El Pais.

Le quotidien madrilène rapporte également que des journalistes de l'agence EFE et de RTVE ont été expulsés alors qu'ils couvraient les affrontements. Côté marocain, la décision a été présentée comme une mesure de réciprocité après que des journalistes de la chaîne marocaine 2M ont été empêchés de couvrir les événements à Sebta. Une bataille de l’image, donc, au moment même où la maîtrise de la frontière devient le principal récit de la journée. Mais à Madrid, le changement de ton est aujourd’hui difficile à manquer : le Maroc n'est plus seulement présenté comme le pays dont la coopération est nécessaire pour contenir les flux migratoires mais dans les termes mêmes employés par El País et El Mundo, comme celui qui peut «fermer la   porte», verrouiller le passage et empêcher une répétition de la vague de fin juillet.

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