Avant même que les faits ne soient établis, le verdict semblait déjà rendu. En quelques heures, le Maroc est devenu le principal suspect de la crise de Sebta. Quelques vidéos, des déclarations politiques de l’autre côté de la Méditerrannée et une mécanique médiatique bien huilée ont suffi à imposer l'idée d'une instrumentalisation de la frontière par Rabat. Une semaine plus tard, pourtant, les démentis se multiplient. Retour sur la fabrication d'un récit.
Entre le 30 et le 31 juillet derniers, près de 50.000 rejoignent illégalement le préside occupé de Sebta. Très vite, les images affluent sur les réseaux sociaux : barrières prises d'assaut, policiers débordés, groupes de jeunes marchant vers la frontière. Avant même que les autorités espagnoles et marocaines n'établissent les circonstances exactes des événements, une explication s'impose auprès d’une frange de la presse internationale, mais aussi sur les réseaux sociaux : Rabat aurait volontairement laissé faire, voire organisé les événements.
En moins de vingt-quatre heures, la question n'est déjà plus de savoir ce qui s'est passé, mais pourquoi le Maroc aurait choisi d'ouvrir les vannes. Une inversion du raisonnement qui sera au cœur de cette séquence : l'hypothèse avant les faits.
À Madrid, le ton est donné dès les premières heures. Le président de Sebta, Juan Jesús Vivas, accuse les autorités marocaines d'avoir laissé la situation déraper. Dans un climat politique houleux, marqué par les débats sur l'immigration et la pression exercée par le parti d’extrême droite Vox sur le gouvernement de Pedro Sánchez, plusieurs médias conservateurs suivent le mouvement. El Mundo multiplie les analyses mettant en cause tour à tour Rabat et le Mossad. Même son de cloche pour ABC, qui reprend très vite l'idée que Rabat utilise la gestion de ses frontières comme un levier diplomatique. Le journal espagnol s'appuie notamment sur les propos de Juan Jesús Vivas, reprenant les propos du président du préside occupé : « Le Maroc a démontré qu'il n'était pas fiable. Il faut exiger qu'il respecte l'Espagne ». Pourtant, ce scénario se heurte rapidement à la réalité, les services de renseignement espagnols écartant vite l'hypothèse d'une opération planifiée par Rabat.
Le sociologue Mehdi Alioua, interrogé par la revue géopolitique francophone Le Grand Continent, invite justement à la contextualisation. Selon lui, la crise relève surtout d'une dynamique bien connue : « Dès lors que des milliers de personnes sont convaincues que la frontière est ouverte, il devient extrêmement difficile d'arrêter le mouvement », explique-t-il. Et dans ce type de mouvement, la foule agit souvent plus vite que les autorités.
En France, en revanche, le traitement médiatique s’est fait plus prudent. Si les images de Sebta occupent une place importante dans les JT, la plupart des titres évitent d'attribuer d'emblée une responsabilité politique au Maroc.
Ainsi, le journal Libération, dans sa une du 3 août, insiste sur la récupération du drame par les droites européennes. Le quotidien de gauche L'Humanité évoque lui aussi un contexte de forte instrumentalisation politique. Jeune Afrique, de son côté, replace les événements dans une perspective plus large : celle d'une pression migratoire ancienne, que les inégalités économiques n’ont fait qu’accentuer.
Et on retrouve cette prudence du côté des autorités françaises. Lors de la réunion d'urgence des ministres européens de l'Intérieur, Paris refuse de reprendre le discours d'une « instrumentalisation migratoire » du Maroc. Le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez met justement en garde contre des campagnes de désinformation ayant exploité les images de Sebta pour attiser les divisions européennes. Une lecture reprise par Euronews, qui souligne le rôle central d'une rumeur virale annonçant une « ouverture » de la frontière, diffusée sur TikTok et Discord.
Du côté de Washington, les événements changent de nature. Dans les médias américains, la crise de Sebta est plutôt analysée comme un miroir des débats internes que pour ce qu’elle est réellement. Comprendre : « c’est ce qui risque d’arriver chez nous ». Les médias conservateurs, à l’instar de la chaine FoxNews, y voient ainsi la parfaite illustration des dangers d'une frontière jugée peu contrôlée. Les images de Sebta sont rapidement rapprochées de celles de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Peu importe les différences de contexte, la séquence sert à nourrir un récit politique déjà bien ancré.
À l'inverse, une partie de la presse internationale anglo-saxonne adopte une lecture différente de la crise. Dans un article intitulé «How misinformation and a hardened immigration policy turned Ceuta into Europe's latest flashpoint », le quotidien britannique The Guardian fait de la désinformation et des politiques migratoires les moteurs de la séquence de Sebta. Le journal Le Monde, dans sa version anglophone, choisit de remonter à la source de la rumeur avec « The elusive search for the origins of the rumor that drew would-be migrants », enquêtant sur la propagation des fake news plutôt que sur une pseudo orchestration marocaine. Même son de cloche chez Associated Press qui choisit le fact-checking en démontant les intox des réseaux sociaux. Des médias qui se focalisent ainsi sur les mécanismes de désinformation et les dynamiques migratoires, plutôt que de chercher un coupable à tout prix.
Mais c’est sur les réseaux sociaux que la mécanique s'emballe. Plusieurs vidéos deviennent virales avant d'être reprises par des milliers de comptes. L'une d'elles montre un policier marocain laissant passer un camion rempli de passagers, « preuve » d'une opération organisée par le Maroc. Elle sera finalement géolocalisée par les fact-checkeurs du site Open.online et Maldita.es sur la route N2, reliant Tanger à Tétouan, sans lien, donc, avec la frontière de Sebta. D'autres images sont instrumentalisées de la même manière. Des vidéos tournées à Nador sont présentées comme filmées à Melilla.
Ce phénomène est aujourd’hui documenté. Les chercheurs parlent de « désinformation de contexte » : les images sont authentiques, mais leur date, leur lieu ou leur signification sont modifiés. Il ne s'agit donc plus de fabriquer de fausses vidéos, mais de raconter une autre histoire à partir d'images bien réelles.
Trois jours après les premières accusations, le ton change pourtant radicalement. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, remercie publiquement le Maroc pour sa coopération. Madrid salue l'interception de plusieurs milliers de migrants par les autorités marocaines. À Bruxelles, Rabat redevient ce « partenaire indispensable » à la gestion des frontières extérieures de l’UE. Et c’est tout le paradoxe, car alors que Madrid remercie Rabat, les hypothèses de certains médias, notamment espagnols, ont déjà fait le tour du monde. Cas d’école de la fabrique de l’information, où le récit s’impose parfois avant les faits.
Par Leila Chik