La guerre entre les Etats-Unis et l'Iran vient de franchir un nouveau seuil. En quelques jours, le fragile cessez-le-feu conclu a volé en éclats, laissant place à une confrontation militaire d'une ampleur inédite depuis le début du conflit.
Le protocole d'accord signé le 17 juin, censé prolonger le cessez-le-feu instauré en avril, apparaît désormais comme une parenthèse refermée. Les deux camps s'accusent mutuellement d'en avoir violé les dispositions.
Pour Washington, la ligne rouge a été franchie avec les attaques iraniennes contre plusieurs navires commerciaux traversant le détroit d'Ormuz. L'un des incidents les plus marquants a visé le porte-conteneurs GFS Galaxy, battant pavillon chypriote.
Selon le Commandement central américain (CENTCOM), un membre civil de l'équipage est porté disparu, tandis que le navire, gravement endommagé par un incendie dans sa salle des machines, a dû être abandonné par son équipage à bord de canots de sauvetage au large de la péninsule de Musandam, à Oman.
L'administration Trump considère que ces opérations constituent une remise en cause directe de la liberté de navigation internationale et un défi lancé à la puissance américaine.
La réponse ne s'est pas fait attendre. En moins d'une semaine, les Etats-Unis ont lancé trois vagues successives de bombardements contre des infrastructures militaires iraniennes.
Ainsi, près de 140 objectifs ont été visés : batteries de missiles, installations de drones, dépôts de munitions, moyens navals, centres de communication et postes de surveillance côtière.
Ormuz, le véritable centre de gravité du conflit
Le détroit d'Ormuz constitue l'un des points les plus sensibles de la planète. En temps normal, près d'un cinquième du commerce mondial d'hydrocarbures y transite. Son importance dépasse largement les intérêts régionaux.
Les déclarations du conseiller militaire du Guide suprême, Mohsen Rezaï, sont révélatrices de la doctrine iranienne.
Selon lui, Ormuz, fermé ce dimanche par l’Iran, est «plus important que des dizaines de bombes atomiques». Cette affirmation résume la logique stratégique de Téhéran, à savoir sa capacité à perturber le trafic maritime mondial.
En s'attaquant aux navires marchands et en annonçant la fermeture du détroit, Téhéran cherche à déplacer le coût de la guerre vers l'économie internationale.
Pour justifier cette décision, les Gardiens de la révolution affirment que «plusieurs navires ont tenté d’emprunter une route non autorisée et ont ignoré nos avertissements et nos rappels leur enjoignant de la corriger et de suivre la route approuvée».
Ils ajoutent qu'«un navire qui avait mis en danger la sécurité maritime en désactivant ses systèmes a été touché par des tirs d’avertissement et arrêté».
Leur communiqué va plus loin : «à la suite de cet incident, et compte tenu notamment de l’insécurité engendrée par l’intervention illégale d’étrangers, le détroit d’Ormuz sera fermé jusqu’à nouvel ordre et jusqu’à la fin des interventions américaines dans cette région; aucun navire ne sera autorisé à le traverser».
Cette stratégie repose sur un calcul simple : plus les exportations de pétrole seront perturbées, plus la pression économique sur les pays occidentaux augmentera.
Les premières conséquences économiques apparaissent déjà.
La fermeture annoncée du détroit d'Ormuz provoque une forte nervosité sur les marchés pétroliers.
Même si le trafic maritime n'est pas totalement interrompu, les compagnies maritimes revoient leurs itinéraires, les primes d'assurance explosent et les coûts du transport augmentent rapidement.
Pour les marchés mondiaux, l'incertitude géopolitique suffit à alimenter une hausse durable des prix de l'énergie.
Pour autant, en transformant Ormuz en champ de bataille, l'Iran fournit aux Etats-Unis une justification supplémentaire pour intensifier leurs opérations militaires au nom de la protection de la navigation internationale.
Une régionalisation accélérée
L'autre évolution marquante de cette semaine est l'élargissement du théâtre des opérations.
Jusqu'à présent, les affrontements opposaient principalement Washington et Téhéran.
Désormais, plusieurs États du Golfe deviennent eux-mêmes des cibles.
Des missiles iraniens ont visé le Qatar, Bahreïn, les Emirats arabes unis, Oman, le Koweït ainsi que la Jordanie.
Les Gardiens de la Révolution revendiquent également des frappes contre une base américaine installée au Qatar ainsi que contre des infrastructures portuaires omanaises.
Cette extension du conflit poursuit plusieurs objectifs.
D'abord, rappeler que les bases américaines dans le Golfe demeurent vulnérables. Ensuite, exercer une pression politique sur les monarchies arabes, partenaires stratégiques de Washington. Enfin, démontrer que toute intervention américaine contre l'Iran aura un coût régional.
Le message adressé à Washington est explicite. Les Gardiens de la révolution préviennent que «si l’ennemi commet une erreur et se livre à une nouvelle agression contre nous sous le prétexte de cet incident qu’il a lui-même provoqué, nous riposterons avec sévérité et de nouvelles bases ennemies de la région seront prises pour cibles».
D'une guerre opposant deux Etats, on glisse donc vers une crise susceptible de redessiner l'équilibre stratégique du Golfe, de perturber durablement les marchés énergétiques et d'imposer au reste du monde le coût économique d'un affrontement dont l'issue demeure plus incertaine que jamais.
F. Ouriaghli