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Crise au Moyen-Orient : Ormuz fait des vagues

Crise au Moyen-Orient : Ormuz fait des vagues

Le détroit d’Ormuz, mince corridor maritime coincé entre l’Iran et la péninsule arabique, est l’épicentre des angoisses géopolitiques mondiales actuelles. Pétrole, gaz, commerce maritime, sécurité énergétique, inflation mondiale… : tout semble suspendu à ce passage stratégique.

Chaque jour, avant la crise, près d’un quart du pétrole mondial transporté par voie maritime transitait par ce passage reliant le Golfe Persique au Golfe d’Oman.

A cela s’ajoute une part importante du gaz naturel liquéfié exporté notamment par le Qatar. Mais depuis l’escalade militaire opposant l’Iran aux Etats-Unis et à Israël, le trafic maritime tourne au ralenti.

Les attaques de navires se multiplient dans un contexte de «blocus» iranien et «contre-blocus» américain. Ainsi, plusieurs pétroliers ont été endommagés, des cargos incendiés et certains équipages évacués dans l’urgence.

Face à ces tensions accrues, Washington a bien tenté de reprendre la main. Des destroyers américains ont escorté certains navires marchands dans le cadre d’une opération destinée à garantir la liberté de navigation. Baptisée «Project Freedom», cette opération a toutefois été suspendue moins de 48 heures après sa mise en place, histoire de donner une chance aux négociations en cours avec l’Iran.  

Officiellement, les Etats-Unis veulent empêcher toute fermeture du détroit. Officieusement, ils cherchent surtout à éviter que Téhéran transforme Ormuz en levier de chantage géopolitique permanent.

Car l’Iran semble avoir franchi un nouveau cap en tentant désormais d’institutionnaliser son contrôle sur le détroit. Les autorités iraniennes ont en effet annoncé la création d’une agence gouvernementale chargée d’encadrer le passage des navires et de coordonner leur transit, en percevant notamment des droits de navigation. Une manière de faire comprendre au monde que rien ne circulera désormais dans cette zone sans tenir compte des intérêts iraniens.

Ce glissement est lourd de conséquences, car juridiquement le détroit d’Ormuz est une voie maritime internationale. Les puissances occidentales refusent donc catégoriquement qu’un seul Etat puisse en devenir le gardien autoproclamé. Mais dans les faits, la géographie offre à l’Iran un avantage considérable : Téhéran contrôle toute la rive nord du détroit et possède des capacités militaires asymétriques capables de perturber fortement le trafic sans engager une guerre conventionnelle totale.

Résultat : les compagnies maritimes hésitent de plus en plus à traverser la zone. Certaines ont suspendu temporairement leurs rotations, tandis que les assureurs exigent des primes exorbitantes. De même, plusieurs équipages refusent désormais d’emprunter ce corridor jugé trop dangereux.

 

Impact mondial

L’impact économique de la perturbation du trafic à Ormuz se fait déjà sentir et continue de secouer les marchés pétroliers mondiaux. Après que le baril de Brent a bondi jusqu’à 125 dollars contre environ 70 dollars avant le déclenchement de la guerre contre l’Iran le 28 février, il s’est stabilisé autour de 100 dollars actuellement, avec en toile de fond un net ralentissement de la demande mondiale de brut. Selon S&P Global Energy, la consommation planétaire s’est contractée de près de 5 millions de barils par jour en avril, soit la plus forte baisse enregistrée depuis la pandémie de Covid-19.

Aujourd’hui, les marchés redoutent surtout une fermeture prolongée ou une paralysie durable du détroit. Dans un tel cas, les conséquences seraient immédiates, avec une nouvelle flambée du prix du baril, l’explosion des coûts du transport maritime, le retour d’une forte inflation mondiale et un ralentissement brutal de la croissance. Ce qui exposerait particulièrement les grandes économies asiatiques. C’est pourquoi la Chine, premier importateur mondial de pétrole, suit la situation avec une extrême nervosité. L’Inde également. 

Quant à l’Europe, déjà fragilisée par plusieurs années de tensions énergétiques et géopolitiques, elle observe avec beaucoup d’inquiétude cette nouvelle menace sur les approvisionnements mondiaux. Dans ce cadre d’ailleurs, l'Agence de l'Union européenne pour la sécurité aérienne (AESA) envisagerait de recourir au «Jet A», un kérosène produit aux Etats-Unis, au moment où Bruxelles cherche des alternatives pour faire face aux risques de pénurie de kérosène liés aux tensions actuelles.

Pour le Maroc, qui reste fortement dépendant des fluctuations des marchés internationaux de l’énergie, les répercussions pourraient aussi être significatives. Une envolée durable des prix du pétrole exercerait une pression immédiate sur les coûts du transport, de la logistique et de la production industrielle, avec des répercussions sur l’inflation. A ce titre, l’Exécutif a déjà dû mettre la main à la poche pour soutenir les transporteurs, face notamment à des prix à la pompe qui ont fortement augmenté, le litre du gasoil s’étant apprécié de quelque 38% depuis le début de la crise au Moyen-Orient. Au 27 avril, la ministre de l'Economie et des Finances, Nadia Fettah, faisait ainsi savoir que «l’intervention du gouvernement depuis le 15 mars représente un coût mensuel d’environ 1,6 milliard de dirhams».

Mais au-delà des chiffres et des marchés, la crise d’Ormuz revêt également une dimension humaine souvent oubliée. Des milliers de marins restent bloqués dans la région, vivant sous la menace permanente d’une attaque. Plusieurs pays ont proposé la création de corridors maritimes sécurisés sous supervision internationale, mais ces initiatives peinent à convaincre toutes les parties.

 

Les trois scénarios possibles

Trois scénarios dominent aujourd’hui les analyses stratégiques. Le premier, le plus optimiste, serait celui d’une désescalade progressive permettant une reprise graduelle du trafic grâce à des garanties internationales et à des négociations indirectes entre Washington et Téhéran. Mais ce scénario paraît encore fragile tant la défiance est profonde.

Le deuxième scénario, considéré comme le plus probable à court terme, est celui d’un blocage partiel durable : trafic réduit, passages contrôlés, tensions permanentes et militarisation croissante de la zone. 

Reste enfin le scénario noir : celui d’une explosion régionale ouverte. Une fermeture complète d’Ormuz, des frappes sur les infrastructures pétrolières du Golfe et un affrontement naval direct entre l’Iran et les forces occidentales. Ce qui ferait basculer le Moyen-Orient dans une nouvelle phase de guerre régionale aux conséquences mondiales potentiellement dévastatrices.

Aujourd’hui, le monde entier regarde donc ce petit couloir maritime avec une inquiétude croissante. Un petit couloir qui est, comme l’affirment fièrement les Iraniens, «une puissance équivalente à une bombe nucléaire». 

 

F. Ouriaghli

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