La Russie a trouvé en Afrique un réservoir humain commode pour alimenter une guerre d’attrition en Ukraine, au moment où ses pertes s’accumulent et où l’effort de recrutement interne ne suffit plus.
Les données exploitées par INPACT, issues de listes nominatives croisées avec des traces numériques et des contacts de terrain, montrent une mécanique structurée et cynique. Les chiffres publiés en ce mois de février donnent une idée de l’ampleur du phénomène, sans prétendre clore le sujet puisque les enquêteurs insistent sur le caractère incomplet des listes.
Entre le 1er janvier 2023 et le 5 septembre 2025, 1.417 ressortissants africains sont identifiés comme ayant signé un contrat pour rejoindre l’armée russe ou des structures paramilitaires associées. La montée en puissance est nette, avec 177 recrues en 2023, 592 en 2024 et 647 en 2025.
Sur ces 1.417 individus, 316 sont recensés comme morts au combat au moment de l’enquête, avec un tribut particulièrement lourd pour le Cameroun (94 morts), le Ghana (55 morts) et l’Egypte avec (52 morts). Et parmi les 18 à 25 ans, 60 décès sont recensés.
La durée moyenne de service avant la mort tourne autour de six mois, et plus de cinquante recrues n’auraient survécu qu’un mois après leur engagement. L’enquête décrit une économie de la guerre qui recrute, transporte, «prépare» les dossiers, facture des services, nourrit des intermédiaires et parfois recycle les recrues elles-mêmes en recruteurs.
Des agences de voyage jouent un rôle logistique, certaines affichant ouvertement la destination militaire et d’autres se cachant derrière des offres d’études ou d’emplois civils. Pour appâter les candidats, la promesse d’une rémunération conséquente. Les montants avancés varient selon les annonces, mais l’offre typique mise en avant parle d’une prime à la signature comprise entre 2.000 et 30.000 dollars et d’un salaire mensuel autour de 2.200 à 2.500 dollars, avec couverture médicale, puis la perspective d’une naturalisation après trois à six mois de service.
Pour une partie de la jeunesse africaine, cette promesse se superpose à un horizon bouché. Chômage, précarité, crises politiques récurrentes et obsession de quitter le pays. Moscou exploite alors ces fragilités. Et elle le fait en jouant aussi sur un contraste politique avec, d’un côté, une Europe qui tient un discours de plus en plus hostile à l’immigration et, de l’autre, une Russie qui se met en scène comme accueillante et ascenseur social, parfois même comme terre prétendument «sans racisme».
C’est une propagande vicieuse, construite sur la fatigue morale d’une jeunesse africaine qui cherche délibérément une issue à sa misère sociale. Le plus inquiétant est la porosité entre migration et militarisation. Le rapport décrit le visa touristique comme porte d’entrée fréquente, accéléré par des agences qui promettent des procédures rapides, parfois via l’achat de lettres d’invitation. Il évoque aussi un canal coercitif documenté dès 2024 : celui des migrants africains en situation irrégulière interceptés en Russie, confrontés à un choix binaire entre expulsion et contrat militaire. Et lorsque l’on ajoute les fausses offres d’emploi pour des usines ou des sites industriels, l’hypothèse d’un entonnoir vers l’enrôlement devient difficile à écarter.
Le Maroc n’est pas hors du champ. Selon les éléments issus des listes nominatives exploitées par INPACT et présentées comme non exhaustives, au moins trois ressortissants marocains sont identifiés comme ayant été recrutés par l’armée russe depuis 2023 pour combattre en Ukraine. Parmi eux, deux sont recensés comme tués au combat.
Agés de 22 ans au moment du décès, leur nom figure dans la liste des combattants africains morts en Ukraine annexée au rapport. Le troisième marocain, 28 ans, dont le contrat aurait été signé en mars 2024, est présumé vivant au moment de la collecte des données. Quelle réaction des pays africains ? Il faut regarder en face ce que ces recrutements disent de la Russie d’aujourd’hui.
Moscou industrialise le recrutement transnational pour ensuite utiliser la jeunesse africaine comme chair à canon. Elle le fait tout en cultivant un discours de partenariat avec l’Afrique, comme si l’amitié géopolitique pouvait se mesurer au nombre de jeunes africains envoyés dans les tranchées. Du côté des dirigeants africains, la gêne officielle, voire l’indignation, quand elle existe, est souvent tardive.
En effet, le phénomène se dissout très souvent dans l’indifférence ou dans la prudence diplomatique. Seuls quelques Etats se sont exprimés publiquement, souvent après des captures ou des décès médiatisés. En 2022, la Zambie a exigé des explications concernant le décès d’un de ses ressortissants sur le front ukrainien. Agé de 23 ans et étudiant en ingénierie nucléaire à l’Institut d’ingénierie physique de Moscou, il était censé purger une peine de prison en Russie pour trafic de drogue.
Le 10 février courant, le Kenya a vivement réagi, jugeant «inacceptable» que ses ressortissants soient trompés pour être utilisés comme «chair à canon» par l'armée russe. «Il semble qu'il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir», a affirmé Abraham Korir Sing'Oei, numéro deux du ministère kényan des Affaires étrangères. Alors, peut-on mettre fin à ces pratiques des Russes ?
A l’évidence, tant que les Etats africains n’offriront pas à leur jeunesse des trajectoires d’insertion réelles et la perspective d’une vie meilleure, la promesse russe continuera de se vendre. Même lorsqu’elle mène à la mort.
Par D. William