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Croissance : «L’investissement public doit jouer un rôle de catalyseur plutôt que de substitut à l’investissement privé»

Croissance : «L’investissement public doit jouer un rôle de catalyseur plutôt que de substitut à l’investissement privé»

Portée par une croissance attendue à plus de 4 % en 2026, l’économie marocaine confirme sa dynamique. Si les perspectives dressées par le dernier rapport de Bank Al-Maghrib sont encourageantes, elles mettent également en lumière des défis de taille. 

Décryptage avec Khalid Kabbadj, économiste et expert en investissement et en gestion de patrimoine.

Propos recueillis par Ibtissam Z.

LaQuotidienne : À la lumière du dernier rapport de Bank Al-Maghrib sur les perspectives de l'économie marocaine, comment analysez-vous la dynamique actuelle de croissance et dans quelle mesure traduit-elle un changement du profil de l'économie nationale ?

Khalid Kabbadj : La dynamique actuelle confirme que l'économie marocaine entre progressivement dans une nouvelle phase de son développement. La croissance n'est plus uniquement dépendante de l'agriculture, même si celle-ci demeure un déterminant important de la conjoncture. Les secteurs industriels à forte valeur ajoutée, les services, le tourisme, l'automobile, l'aéronautique, les phosphates transformés ainsi que les énergies renouvelables prennent une place croissante dans la création de richesse.

Les prévisions de Bank Al-Maghrib, convergentes avec celles du FMI et de l'OCDE, montrent une croissance supérieure à 4 %, soutenue principalement par l'investissement et la demande intérieure. Cette évolution traduit une transformation structurelle du modèle économique marocain, davantage orienté vers la compétitivité industrielle, l'intégration dans les chaînes de valeur mondiales et la résilience face aux chocs externes. 

Toutefois, cette mutation ne sera pleinement réussie que si la croissance devient plus inclusive, plus intensive en emploi et davantage fondée sur les gains de productivité.

 

LQ : L'investissement public et les grands projets d'infrastructures constituent aujourd'hui d'importants moteurs de l'activité. Comment faire en sorte que cet effort d'investissement génère davantage de croissance du secteur privé, de productivité et d'emplois ?

Kh.K : L'investissement public doit désormais jouer un rôle de catalyseur plutôt que de substitut à l'investissement privé.

Les infrastructures portuaires, ferroviaires, énergétiques, hydrauliques et numériques créent un environnement favorable, mais elles ne produisent pleinement leurs effets que lorsqu'elles attirent des investissements industriels, technologiques et entrepreneuriaux.

L'enjeu consiste à renforcer les partenariats public-privé, simplifier davantage les procédures administratives, améliorer l'accès au financement des PME, accélérer la digitalisation de l'administration et favoriser l'innovation.

Le Maroc dispose aujourd'hui d'atouts considérables à savoir la stabilité institutionnelle, accords de libre-échange, position géographique stratégique et montée en puissance de secteurs industriels performants. La prochaine étape consiste à développer davantage les entreprises nationales afin qu'elles captent une part plus importante de la valeur créée par ces grands projets.

 

LQ : Dans un contexte marqué par l'accélération des investissements publics et la poursuite des grands projets structurants, quelle marge de manœuvre l'État conserve-t-il sur le plan budgétaire et comment préserver l'équilibre entre investissement, maîtrise du déficit et soutenabilité de la dette ?

Kh.K : Le Maroc bénéficie aujourd'hui d'une situation relativement favorable comparativement à de nombreuses économies émergentes.

Les réformes fiscales engagées ces dernières années améliorent progressivement les recettes publiques tandis que la crédibilité des institutions financières marocaines demeure reconnue par les organisations internationales.

Le FMI considère que la trajectoire budgétaire reste compatible avec une réduction progressive du ratio d'endettement, à condition de maintenir les réformes et de préserver la discipline budgétaire. 

L'enjeu n'est donc pas uniquement le niveau de la dette, mais surtout sa qualité. Une dette qui finance des infrastructures productives, l'éducation, la transition énergétique ou les ressources hydriques constitue un investissement dans la croissance future.

La véritable priorité demeure l'amélioration du rendement économique et social de chaque dirham investi.

 

LQ : L'inflation semble aujourd'hui mieux maîtrisée, mais le niveau des prix alimentaires reste une préoccupation majeure pour les ménages. Comment expliquez-vous ce décalage entre la modération de l'inflation mesurée par les statistiques et le ressenti des consommateurs ?

Kh.K : Il existe une différence importante entre l'inflation globale mesurée statistiquement et l'inflation perçue par les ménages.

L'indice des prix agrège plusieurs centaines de biens et services, alors que les consommateurs accordent naturellement davantage d'importance aux dépenses quotidiennes  entre autres l’alimentation, logement, transport et énergie.

Or, les produits alimentaires représentent une part significative du budget des ménages marocains. Même lorsque l'inflation globale ralentit, les hausses accumulées sur plusieurs années continuent d'affecter le pouvoir d'achat.

À cela s'ajoutent les effets du stress hydrique, des perturbations climatiques, des fluctuations des marchés internationaux et des coûts logistiques. La baisse du rythme de l’inflation ne signifie pas un retour aux prix antérieurs. Elle indique simplement que les prix continuent d’augmenter, mais à un rythme moins soutenu.

 

LQ : La reprise de l'activité s'accompagne-t-elle réellement d'une amélioration suffisante du marché du travail ? Quels sont les principaux freins qui empêchent la croissance de se traduire pleinement par des créations d'emplois ?

Kh.K : C'est probablement le principal défi économique du Royaume. Les indicateurs montrent une amélioration de l'activité, mais celle-ci demeure insuffisamment créatrice d'emplois. Le chômage des jeunes diplômés, des femmes et dans certaines régions reste élevé malgré la reprise économique. 

Cette situation reflète plusieurs réalités notamment l’inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises, l’importance du secteur informel, faible croissance de certaines PME et gains de productivité encore limités.

La priorité doit porter sur la formation professionnelle, les compétences numériques, l'accompagnement des entrepreneurs, le développement des PME industrielles et l'encouragement de l'investissement privé régional.

Une croissance durable est avant tout une croissance qui crée des emplois qualifiés.

 

LQ : Quels sont aujourd'hui les principaux risques susceptibles de peser sur les perspectives de l'économie marocaine, notamment au regard des évolutions climatiques et des tensions internationales ?

Kh.K : Les risques sont désormais largement exogènes. Le premier demeure le changement climatique et la disponibilité des ressources en eau, qui affectent directement l'agriculture mais également l'industrie et la sécurité alimentaire.

Le second concerne les tensions géopolitiques internationales susceptibles d'entraîner une hausse des prix de l'énergie, des matières premières et des coûts du transport maritime.

Et bien évidemment, le ralentissement économique chez les principaux partenaires européens pourrait peser sur les exportations marocaines.

À l'inverse, la diversification industrielle, le développement des énergies renouvelables, les investissements liés à la Coupe du Monde 2030 et la montée en puissance de la politique industrielle constituent autant de facteurs de résilience. 

 

LQ : Au regard des perspectives de Bank Al-Maghrib, quelles sont les conditions que le Maroc doit réunir pour transformer la dynamique actuelle en une croissance plus productive et créatrice de valeur à moyen terme ?

Kh.K : Le Maroc dispose aujourd'hui d'une opportunité historique. Les grands investissements, la stabilité macroéconomique, la crédibilité des institutions, la transition énergétique et les ambitions industrielles créent un environnement particulièrement favorable.

La prochaine étape consiste à accélérer les réformes structurelles à savoir améliorer le capital humain, renforcer la qualité de l'enseignement, soutenir la recherche et l'innovation, développer les PME, accroître la concurrence. En plus de poursuivre la simplification administrative et renforcer l'efficacité de la justice économique.

La richesse d'un pays ne repose pas sur le volume de ses investissements mais sur sa capacité à transformer ces investissements en gains durables de productivité, d'innovation et de compétitivité.

Le Royaume possède aujourd'hui les fondamentaux nécessaires pour franchir ce pallier. L'enjeu est désormais d'accélérer cette transformation afin de faire émerger une croissance plus inclusive et davantage créatrice de valeur pour les entreprises comme pour les citoyens. 

 

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