Le Royaume ouvre un nouveau chapitre de sa régionalisation avancée. Avec une enveloppe de 210 milliards de dirhams sur huit ans, il entend corriger les déséquilibres territoriaux à travers une approche plus collée aux réalités locales et davantage orientée vers les résultats.
Par D. William
Le Maroc s’attaque à la justice territoriale. Le Conseil des ministres présidé en avril dernier par le Roi Mohammed VI a justement donné une impulsion à cette ambition à travers la nouvelle génération des programmes de développement territorial intégré. Il s’agit d’une nouvelle manière de penser l’action publique, de gouverner les territoires et, surtout, d’écouter les citoyens, en partant du principe que le développement ne peut plus être standardisé.
En effet, pendant longtemps le développement territorial au Maroc a souffert d’un défaut classique des politiques publiques, à savoir une vision verticale. Les plans étaient souvent élaborés loin des réalités locales, avec des priorités uniformes appliquées à des régions qui, pourtant, ne vivent pas les mêmes défis. Une province confrontée au stress hydrique n’a pas les mêmes urgences qu’une autre frappée par le chômage des jeunes ou le déficit sanitaire.
L’une des principales nouveautés de cette réforme tient au fait qu’elle part des besoins exprimés localement, à partir des diagnostics territoriaux élaborés préfecture par préfecture, province par province, sur la base d’indicateurs socioéconomiques concrets. Comme le souligne d’ailleurs Dr Selma Sidki, professeur d’économie internationale à l’Université Mohammed V, «les nouveaux programmes de développement territorial intégré visent le développement territorial en tenant compte des spécificités et des besoins économiques et sociaux des régions et de chaque commune dans la même région».
Dans un monde où les fractures territoriales alimentent les frustrations sociales, les exodes internes et parfois même une certaine défiance politique, le Maroc mise donc sur la cohésion nationale. Sans trop regarder le portefeuille. En effet, les chiffres annoncés donnent d’ailleurs la mesure de l’ambition : près de 210 milliards de dirhams sur huit ans.
Une enveloppe colossale. Mais au-delà du montant, c’est la gouvernance instaurée qui mérite attention. Les gouverneurs piloteront les comités provinciaux, les walis assureront l’harmonisation régionale et un comité national présidé par le chef du gouvernement coordonnera l’ensemble. Autrement dit, il l’objectif semble être de trouver un équilibre entre proximité locale et cohérence nationale. Ce modèle traduit une évolution profonde de la régionalisation avancée. En effet, pendant des années, celle-ci a parfois été perçue comme un chantier institutionnel encore inachevé, doté d’ambitions élevées mais confronté à des limites opérationnelles, notamment la faiblesse des moyens financiers, le chevauchement des compétences, les lenteurs administratives et parfois le déficit d’ingénierie territoriale.
La réforme actuelle semble vouloir corriger ces insuffisances. Le remplacement des Agences régionales d’exécution des projets par des sociétés anonymes présidées par les présidents des régions en témoigne. Avec notamment une volonté d’importer dans la gestion publique les exigences d’efficacité, de rapidité et de performance inspirées du secteur privé. Selma Sidki ne dit d’ailleurs pas autre chose. Selon elle, «la transformation des agences régionales d’exécution des projets en sociétés anonymes permettra l’introduction d’un mode de management inspiré du secteur privé, notamment par l’allégement des procédures administratives jugées parfois lourdes et lentes».
Le défi de la concrétisation
Bref, l’idée centrale qui soustend cette réforme est de faire des territoires, sans exclusion, de véritables moteurs de développement. Pour autant, aucune réforme institutionnelle, aussi sophistiquée soitelle, ne garantit automatiquement le succès. Le véritable défi sera donc celui de l’exécution, car le Royaume possède déjà une longue expérience de stratégies ambitieuses dont certaines se sont parfois perdues dans les méandres administratifs.
Raison pour laquelle, cette fois-ci, plusieurs garde-fous ont été annoncés, notamment des audits annuels conjoints de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale de l’administration territoriale, des indicateurs de suivi, l’évaluation d’impact et une plateforme digitale de transparence permettant aux citoyens de suivre l’état d’avancement des projets.
Cette plateforme numérique annoncée pourrait ainsi transformer la relation entre l’Administration et les citoyens en introduisant une culture de reddition des comptes encore insuffisamment enracinée dans certaines pratiques publiques. Ces garde-fous suffiront-ils pour autant à garantir, in fine, au citoyen que les promesses affichées se traduiront réellement par des routes praticables, des hôpitaux fonctionnels, des écoles dignes et des opportunités économiques concrètes dans les territoires longtemps restés à la marge ?
C’est toute la question. Car au bout du compte, la réussite de cette vaste réforme ne se mesurera ni au nombre de comités créés ni aux milliards engagés, mais à la capacité de l’Etat à réduire durablement les inégalités territoriales et à réconcilier développement et équité. Et comme le résume Sidki, «le succès de cette réforme se mesurera à sa capacité à résorber les disparités intrarégionales».