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Flambée énergétique : jusqu’où le budget peut-il encaisser le choc ?

Flambée énergétique : jusqu’où le budget peut-il encaisser le choc ?

La hausse des prix de l’énergie vient percuter une trajectoire budgétaire déjà étroite. Pour protéger ménages et entreprises, l’Etat remet davantage la main à la poche, tandis que le déficit devrait remonter à 4% du PIB en 2026. Une facture encore absorbable à court terme, mais qui pourrait imposer des arbitrages autrement plus délicats si le choc se prolonge.

 

Par D. William

Alors que la trajectoire budgétaire semblait progressivement se normaliser, la poussée des prix de l’énergie vient rappeler que pour un pays fortement dépendant de ses importations énergétiques, chaque hausse des cours finit tôt ou tard par se répercuter sur les comptes publics. Le dernier diagnostic de Fitch Ratings en fournit une illustration assez nette.

L’agence a maintenu la note souveraine du Royaume à BB+ avec perspective stable, saluant notamment la qualité des politiques macroéconomiques, les réserves de liquidité extérieure et le soutien des créanciers officiels. Mais cette appréciation globalement favorable s’accompagne d’un avertissement sur l’évolution des finances publiques.

En effet, Fitch prévoit désormais un déficit budgétaire de 4% du PIB en 2026 contre 3,5% en 2025. Ainsi, la crise du détroit d'Ormuz et la hausse des cours énergétiques ont fait remonter la facture de compensation du butane, prolongé le soutien accordé aux professionnels du transport et nécessité des transferts supplémentaires vers l'ONEE. Autrement dit, une partie des marges budgétaires dégagées ailleurs est immédiatement happée par le choc énergétique.

Fitch estime d'ailleurs que ces dépenses supplémentaires absorbent les recettes additionnelles provenant des réformes fiscales et de l'amélioration du recouvrement. Comme le souligne l’économiste Mohamed Boiti, «l'Etat marocain mobilise actuellement environ 1,65 milliard de dirhams par mois pour amortir le choc - entre la subvention du gaz butane, le gel des tarifs électriques et les aides directes aux transporteurs -.

Le déficit budgétaire dérive déjà vers 4% du PIB selon Fitch, alors que l'objectif initial était de 3%». C’est dire que face à la flambée énergétique, l'Etat n'a évidemment pas le luxe de l'indifférence. Laisser les prix internationaux se transmettre intégralement aux ménages et aux entreprises aurait un coût économique et social considérable.

Le butane touche directement le pouvoir d'achat, la hausse des carburants se répercute sur une grande partie des coûts de production et de transport et l'électricité concerne à la fois les ménages et la compétitivité des entreprises. Le bouclier budgétaire joue donc son rôle. Malgré cela, les prix à la pompe ont sensiblement augmenté. Depuis le 16 septembre, le seuil symbolique des 15 DH le litre a été franchi.

A Casablanca, le gasoil s’affiche à 15,30 DH le litre et l’essence à 15,26 DH. La dernière révision s’est traduite par une hausse de 34 centimes pour le gasoil et de 27 centimes pour l’essence. Le mouvement est d’autant plus significatif qu’il ne s’agit pas d’un ajustement isolé. Depuis la mi-juillet, le gasoil a accumulé environ 2,74 DH de hausse par litre.

Plus inhabituel encore, il est désormais légèrement plus cher que l’essence dans plusieurs stations. Une inversion qui donne une indication de l’intensité des tensions actuelles sur les produits raffinés. Néanmoins, plus l’Etat cherche à empêcher une transmission trop brutale du choc énergétique au pouvoir d’achat, notamment en soutenant certaines catégories professionnelles ou en intervenant sur d’autres composantes de la facture énergétique, plus il déplace une partie de la pression vers le budget. Alors, jusqu'où ce budget peut-il absorber cette facture sans compromettre les autres priorités ?

Combien de temps peut-on simultanément soutenir le pouvoir d'achat, financer un niveau historiquement élevé d'investissement public et poursuivre la consolidation budgétaire ? Pour Mohamed Boiti, la question se pose désormais en termes d’arbitrages. «La vraie limite n'est pas arithmétique, elle est stratégique. Tant que les recettes fiscales restent dynamiques et que la croissance non agricole tient, l'équation est gérable à court terme. Mais au-delà, l'Etat devra arbitrer entre trois priorités concurrentes : maintenir la paix sociale par les subventions, financer la généralisation de la protection sociale et préserver les investissements d'infrastructure pour la Coupe du monde 2030. Ce triangle est intenable simultanément», analyse-t-il. L’économiste pointe également un indicateur qui, selon lui, montre les limites du dispositif actuel.

«Le signal le plus révélateur : le budget annuel de la Caisse de compensation pour 2026 a été quasi épuisé en sept mois. C'est la preuve que le modèle actuel n'est pas soutenable. La transition vers un ciblage strict des ménages vulnérables - plutôt qu'une subvention universelle inefficace - n'est plus une option, c'est une nécessité budgétaire», dit-il.

Pour l'instant, Fitch considère le choc comme temporaire. L'agence anticipe un retour du déficit à 3,4% du PIB en moyenne en 2027-2028, avec la normalisation attendue des prix énergétiques et la disparition progressive des dépenses exceptionnelles liées à la crise. C'est le scénario confortable. Mais que se passera-t-il si le temporaire dure ?

 

Le risque de la durée

Les finances publiques marocaines disposent encore d'amortisseurs. Le FMI estimait au printemps que le Royaume possédait des fondamentaux et des marges de politique économique lui permettant d'absorber le choc. Il projetait alors une croissance de 4,4% pour 2026 et soulignait l'importance de la bonne tenue des recettes pour reconstituer progressivement les marges budgétaires. Depuis, l'environnement s'est dégradé. Fitch ne prévoit plus que 4% de croissance cette année après 4,9% en 2025.

Sur le front extérieur, l'agence voit le déficit courant atteindre 3,8% du PIB contre 2,5% en 2025, sous l'effet notamment du renchérissement de l'énergie et d'une demande européenne plus faible. Pris séparément, aucun de ces indicateurs n'a quelque chose d'alarmant. Leur combinaison est plus intéressante. Moins de croissance, davantage de déficit budgétaire et un déficit extérieur qui se creuse: c'est exactement le type de configuration dans laquelle les marges de manœuvre commencent à se réduire. Et si les prix de l’énergie devaient s’installer durablement à des niveaux élevés, les conséquences dépasseraient la seule question budgétaire.

Mohamed Boiti identifie quatre risques structurels particulièrement sérieux. «Le premier est la pression sur la balance des paiements et les réserves de change : le Maroc importe plus de 90% de ses besoins énergétiques. Une facture durablement élevée aggrave mécaniquement le déficit courant et, si les recettes du tourisme ou les transferts des MRE ne compensent pas, c'est la stabilité du Dirham qui sera menacée à terme», souligne-t-il. Cette vulnérabilité extérieure se double d’un risque d’arbitrage sur les dépenses publiques. Selon notre interlocuteur, «le deuxième est l'effet d'éviction sur l'investissement public : pour financer les subventions énergétiques, l'Etat sera tenté de rogner sur les budgets d'infrastructure et de transition énergétique; ce qui ralentirait précisément les investissements qui permettraient au Maroc de réduire sa dépendance aux hydrocarbures». A cela, s’ajoute la question de la compétitivité des entreprises.

«Le troisième, souvent sousestimé, est la perte de compétitivité industrielle : le gel des tarifs électriques ne peut pas être maintenu éternellement si l'ONEE accumule des pertes. Une revalorisation tarifaire frapperait de plein fouet les secteurs énergivores - ciment, sidérurgie, chimie - au moment même où le MACF européen exerce déjà une pression sur leurs exportations», fait savoir Boiti. Enfin, la persistance du choc énergétique poserait une question sociale qui dépasse les catégories les plus vulnérables bénéficiant des mécanismes de soutien. «Le quatrième est la fragilisation de la classe moyenne : les aides directes du RSU protègent les plus pauvres, mais la classe moyenne inférieure - exclue de ces dispositifs - absorberait seule le choc d'une inflation structurelle sans aucun filet de sécurité», conclut-il.

A tout cela, s’ajoute le fait que la dette de l'administration centrale reste élevée. Fitch la voit autour de 67% du PIB en 2028, très au-dessus de la médiane projetée des souverains notés «BB», située à 51%. Cela ne signifie pas que le Maroc se trouve face à une crise de soutenabilité. Ce serait excessif. Cela signifie simplement que chaque choc supplémentaire réduit un peu la liberté de choisir où ira le prochain Dirham budgétaire. Et c'est peut-être cela le changement le plus important. 

 

 

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