Le Maroc a enregistré des pluies exceptionnelles ces deux derniers mois.
Sur hautes instructions royales, l’Etat a réagi avec célérité à travers la mobilisation de 3 milliards de dirhams pour soutenir les populations sinistrées.
Face à un climat désormais imprévisible, il faut repenser en profondeur la gouvernance hydrique du Royaume.
Le Maroc vit un paradoxe hydrique très saisissant. Après des années de sécheresse éprouvantes, l’eau est revenue en abondance, débordant des oueds, saturant les barrages et rappelant que la rareté comme l’excès posent, chacune à leur manière, de redoutables défis de gouvernance.
Les intempéries d’une intensité exceptionnelle qui ont frappé le Royaume ces deux derniers mois, notamment dans le Gharb et le Loukkos, ont fait plus de 110.000 hectares inondés et près de 188.000 personnes déplacées. Elles ont aussi mis à l’épreuve la capacité de l’Etat à protéger et anticiper.
La réaction des pouvoirs publics s’est inscrite dans une logique d’urgence, mais aussi de responsabilité. Sur hautes instructions du Roi, le gouvernement a ainsi déclaré ces intempéries, événement catastrophique, et classé les communes les plus touchées de Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane en zones sinistrées.
Un programme de soutien de trois milliards de dirhams a été arrêté, fondé sur un diagnostic approfondi des dégâts économiques et sociaux. Relogement, compensation des pertes de revenus, reconstruction des logements effondrés, aides d’urgence, appui aux agriculteurs et éleveurs, réhabilitation des infrastructures routières et hydroagricoles, tout y est. Avec une exigence clairement formulée par le Souverain : celle d’une exécution rapide, rigoureuse et exemplaire afin de permettre aux populations concernées de retrouver des conditions de vie normales.
Bouleversement hydrologique
Cette situation exceptionnelle que traverse le Royaume s’accompagne d’un bouleversement hydrologique d’une ampleur inédite depuis 2018. Les chiffres annoncés par le ministre de l’Equipement et de l’Eau, Nizar Baraka, parlent d’eux-mêmes.
Entre le 1er septembre 2025 et le 11 février 2026, les apports hydriques cumulés ont atteint plus de 12 milliards de mètres cubes, soit largement au-delà des moyennes historiques.
Le taux de remplissage des barrages est passé en quelques semaines d’un niveau préoccupant à près de 70%, avec 31 barrages dépassant désormais les 80%. Le Sebou et le Loukkos affichent des niveaux proches de la saturation, frôlant les 90 et 93%.
Cette abondance soudaine n’est pourtant pas sans risques. Les lâchers d’eau proactifs et progressifs décidés pour préserver l’intégrité des ouvrages hydrauliques ont coïncidé avec des apports massifs en aval, provoquant des débordements et des inondations dans les zones basses.
La gestion des barrages est ainsi devenue un exercice d’équilibriste. A Oued El Makhazine comme à Al Wahda, des records de débits et de niveaux ont été enregistrés, imposant une surveillance renforcée, des simulations hydrologiques en continu et une coordination étroite avec les autorités locales pour limiter les dégâts en aval.
Ce basculement brutal met en lumière une réalité souvent négligée dans le débat public. Le stress hydrique ne se résume pas à l’absence d’eau, mais concerne tout autant sa gestion lorsqu’elle revient en excès. Les précipitations exceptionnelles ont certes des effets bénéfiques indéniables. Elles reconstituent les réserves nationales, soulagent les nappes phréatiques surexploitées, sécurisent l’approvisionnement en eau potable et relancent la production d’énergie hydroélectrique propre et renouvelable. Elles permettent même de lutter contre l’envasement des barrages grâce aux lâchers par les vannes de fond, opération rendue impossible durant de longues années de sécheresse.
Mais ces gains ne doivent pas masquer les fragilités structurelles. L’urbanisation des zones inondables, la vulnérabilité des infrastructures locales, la pression agricole sur les bassins les plus productifs et l’accélération des dérèglements climatiques imposent un profond changement de paradigme.
La finalisation annoncée de la Stratégie nationale intégrée de gestion des catastrophes à l’horizon 2030 va dans ce sens, tout comme le projet de création d’un Centre national de prévision et de surveillance hydrologique. Encore faudra-t-il que ces outils ne restent pas cantonnés aux rapports techniques, mais orientent réellement les décisions d’aménagement du territoire.
En tout cas, la situation actuelle montre deux choses :
-Primo : l’Etat est capable de mobiliser rapidement des moyens financiers et humains pour répondre à l’urgence, sous l’impulsion directe du Souverain.
-Secundo : le Maroc entre dans une ère où l’eau devient imprévisible, passant de la pénurie à l’excès. Gérer cette instabilité demandera une vision intégrée et une capacité d’anticipation permanente, car, soyons-en sûr, le changement climatique nous réserve encore de sacrées surprises.
F. Ouriaghli