Le tourisme marocain évolue dans un environnement international marqué actuellement par des tensions géopolitiques, tout en devant relever ses propres défis internes. Pour Lahcen Zelmat, président de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (FNIH), seule une montée en qualité, notamment en matière de formation et d’infrastructures, permettra de soutenir durablement la croissance.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Le tourisme national affiche de très bonnes performances. Cette dynamique pourrait-elle se poursuivre cette année ?
Lahcen Zelmat : Nous restons optimistes même si la situation n’est pas assez favorable. Le secteur doit encore composer avec une conjoncture internationale difficile marquée par des tensions géostratégiques. Le tourisme est confronté à la hausse des prix du pétrole et des carburants qui alourdissent considérablement les coûts de transport, en particulier ceux de l’aérien. Cela a un impact direct sur le secteur.
F. N. H. : Dans le cadre de la Vision 2030, le Maroc souhaite accorder un rôle plus important aux régions. Quel est votre point de vue à ce sujet ?
L. Z. : Cette responsabilité incombe aux Centres régionaux du tourisme (CRT). Notre mission, à l’échelle nationale, est de fournir des orientations et des recommandations pour garantir une offre touristique de qualité, qui valorise la marque «Maroc» et contribuer au succès des objectifs ambitieux fixés par la Vision 2030.
F. N. H. : La formation a été mise en avant par la ministre du Tourisme comme un levier stratégique pour développer ce secteur. Qu'en pensezvous ?
L. Z. : La formation est effectivement importante. Il ne s’agit pas seulement de former un grand nombre de personnes, mais aussi de garantir leur qualité. J’ai souvent reproché à l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT) de privilégier la quantité au détriment de la qualité. Le développement d’une main-d’œuvre qualifiée est un enjeu fondamental pour maintenir et renforcer la compétitivité des entreprises touristiques. D’ailleurs, bien que la taxe dédiée à la formation professionnelle génère des recettes considérables, ces fonds ne sont pas totalement attribués à l’OFPPT; ils sont partagés avec d’autres institutions. Pour répondre aux besoins du marché du travail, les universités et les grandes écoles devraient être davantage impliquées dans cette démarche. Malheureusement, il demeure très difficile de trouver des profils qualifiés adaptés aux besoins des entreprises, que ce soit pour des postes spécialisés ou pour recruter une maind’œuvre non qualifiée.
F. N. H. : Etes-vous associés dans la conception des programmes de formation ?
L. Z. : Nous n’avons pas notre mot à dire sur la conception des programmes pédagogiques, car les organismes concernés voient souvent dans cela une ingérence. Mais il est impératif d’aligner la formation sur les besoins réels du marché afin d’éviter de former des jeunes pour alimenter le chômage. Ce problème ne concerne pas uniquement le secteur touristique; il touche également d’autres domaines. Je pense aussi qu’il faut encourager largement les programmes de formation continue, tout en révisant le cadre juridique en vigueur, car il est aujourd’hui dépassé et entrave souvent des avancées nécessaires. Miser sur une formation de qualité générera davantage d’opportunités d’emploi. De nombreux diplômés nationaux trouvent d’ailleurs des postes prestigieux à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe ou en Europe. En acquérant une expertise au sein de grandes chaînes hôtelières internationales, ces professionnels peuvent revenir et enrichir le tissu économique national avec leur expérience. Le secteur doit absolument tirer profit de ses talents pour se distinguer sur l’échiquier international et rester compétitif grâce à l’excellence des services offerts.
F. N. H. : Le Maroc ambitionne d'accueillir 30 millions de visiteurs d'ici 2030. Est-il prêt à relever ce défi de taille ?
L. Z. : Il n'a pas vraiment le choix. Certains efforts récents montrent que des progrès sont possibles : l’organisation récente d’événements sportifs majeurs a permis au Royaume de renforcer ses infrastructures à plusieurs niveaux, notamment dans les domaines sportifs, routiers, autoroutiers, aéroportuaires, ainsi que dans les capacités hôtelières et les télécommunications. Cela a également été un bon exercice préparatoire en vue de grands événements comme la Coupe du monde 2030. Cependant, certains défis restent préoccupants : par exemple, la gestion de vente de billets lors de ces événements a révélé des lacunes importantes. L’échéance de 2030 sera cruciale : ce sera soit un succès marquant pour positionner le Maroc en tant que destination touristique mondiale, soit une occasion manquée nécessitant une remise en question en profondeur. Sur le plan législatif également, il reste du travail à faire pour adapter le cadre juridique aux exigences internationales. L’une des problématiques soulevées est celle de la vente libre d’alcool pour accueillir les touristes internationaux pendant de tels évènements, un sujet sensible qui devra pourtant être sérieusement abordé.
F. N. H. : Quels sont alors les éléments manquants pour que le Maroc assure son ascension dans l'industrie touristique mondiale ?
L. Z. : Deux grands piliers doivent être renforcés : les moyens humains et les infrastructures. Si le Maroc souhaite devenir une destination incontournable, il est impératif d’améliorer encore plusieurs aspects clés, à commencer par le système de santé. Une anecdote illustrant cette nécessité remonte à la candidature du Maroc pour la Coupe du monde en 1998 : lors d’une visite d’inspection au Maroc, certains des membres de cette délégation ont feint un malaise afin d’évaluer la réactivité des services de santé. Ils ont dû patienter une heure et demie avant qu’une ambulance ne leur vienne en aide. Ils ont également relevé l’absence de toilettes publiques dans les sites touristiques emblématiques, comme la place Jamaâ El Fna à Marrakech. Bien que ces points puissent sembler mineurs, ils jouent un rôle crucial dans l’expérience d’accueil réservée aux touristes. Il est essentiel de travailler sur les mentalités, car il est inacceptable que les visiteurs passent plus de temps dans les aéroports au lieu de profiter pleinement de leur séjour.