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Maroc - Espagne ou la diplomatie du gaz

Maroc - Espagne ou la diplomatie du gaz

Le 18 mars 2022, le président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a adressé un message d’une importance cruciale autant qu’inattendue à SM le Roi Mohammed VI, dans lequel il reconnait sans ambiguïté l’importance de la question du Sahara pour le Maroc et où il affirme que l’initiative marocaine d’autonomie, présentée en 2007, est la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend.

Le même jour, la présidence espagnole publie un communiqué dans lequel elle affirme entamer une nouvelle étape dans la relation avec le Maroc, fondée sur le respect mutuel, le respect des accords, l’absence d’actions unilatérales et la transparence et la communication permanente. L’objectif étant de garantir la stabilité, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la prospérité de nos deux pays.

Si ce revirement de Madrid après des années de provocations à notre égard représente assurément une victoire diplomatique pour le Maroc et un changement bénéfique pour nos deux pays, il serait intéressant cependant de questionner les raisons derrière ce changement d’attitude, afin d’en mesurer autant la sincérité que la pérennité.

Pour appréhender les raisons profondes derrière ce basculement, il faut tout d’abord l’inscrire dans le contexte global actuel. Celui d’un bras de fer à grande échelle entre le monde occidental et la Russie, sur fond de conflit en Ukraine.

En effet, les vagues impressionnantes de sanctions imposées à Moscou ont touché quasiment tous les secteurs de l’économie russe, mais en épargnant soigneusement celui du pétrole ou du gaz.

Car la dépendance au gaz russe de l’Europe est non seulement importante, à peu près la moitié des besoins du vieux continent, mais surtout structurelle.

Si les Etats-Unis peuvent se permettre d’imposer un embargo énergétique à la Russie en raison non seulement de leurs propres capacités productives, mais aussi de leurs réserves stratégiques, il en va tout autrement de l’Europe, qui se doit de trouver dans l’urgence d’autres sources fiables d’approvisionnement.

Dans cette perspective, la tentative autant soudaine qu’opportuniste de rapprochement entreprise par Washington avec Téhéran et Caracas, vise à réintroduire ces deux géants énergétiques dans le marché mondial, afin d’en faire un début d’alternative à Moscou au profit de l’Europe.

Sur le front méditerranéen, la même logique est en train de se déployer. Car le non-renouvellement décidé unilatéralement par Alger du contrat concernant le gazoduc «Maghreb-Europe», a non seulement réduit les capacités algériennes de livraison de gaz à l’Europe, mais a instauré une vulnérabilité de ces dernières car désormais dépendantes d’un seul gazoduc, le «MEDGAZ», liant les deux rives de la méditerranée, en établissant une jonction entre Beni Saf côté algérien et Alméria côté espagnol.

Or, la visite à Madrid le 5 mars dernier de la présidente de la Commission européenne Ursula Von Der Leyen, semble avoir joué un grand rôle dans ce revirement espagnol. En effet, en disant que «avec sa grande capacité énergétique et sa grande expérience dans les énergies renouvelables, l’Espagne peut et va jouer un rôle important pour approvisionner l’Europe», Van Der Leyen entend mettre la pression sur le gouvernement espagnol en vue non seulement de sécuriser l’approvisionnement de l’Europe en gaz du côté Sud, mais aussi de le développer davantage. Une pression qui semble être la bienvenue, sachant que Madrid ambitionne depuis plusieurs mois de devenir un hub énergétique régional.

De ce point de vue, l’annonce du gouvernement espagnol en faveur du Maroc et de notre initiative d’autonomie semble être davantage une manière de mettre la pression sur Alger en vue de la réouverture du gazoduc «Maghreb-Europe», qu’un désir sincère de soutenir notre intégrité territoriale. Quoique l’un n’empêchant pas l’autre.

En attendant de voir si cette volonté espagnole d’établir des relations sur de nouvelles bases avec Maroc s’inscrira dans la durée, permettez-moi, en attentant, d’avoir quand même quelques doutes concernant la bonne foi de Madrid. Un homme avertit en vaut deux !

Dans tous les cas, le basculement géopolitique mondial actuel enclenché par le conflit ukrano-russe semble profiter pleinement au Maroc. Cela cependant n’aurait jamais été possible, sans le travail de longue haleine de la diplomatie marocaine depuis des années, et sans le positionnement sage et prudent adopté par le Maroc concernant la crise russo-ukrainienne.

Ainsi, l’urgence actuellement réside dans l’impératif d’optimiser au maximum notre avantage en profitant du nouveau rapport de force en faveur du Maroc. Il faudra placer la barre très haut avec Madrid afin de créer la plus grande marge de négociation possible.

Premièrement, obtenir de Madrid des pressions plus importantes sur Alger pour l’amener à renouveler le contrat avec le Maroc concernant le gazoduc «Maghreb-Europe».

Deuxièmement, puisque le président du gouvernement espagnol affirme que son pays est attaché à l’intégrité territoriale du Maroc, il est temps d’exiger la mise en place d’une souveraineté partagée sur les deux villes de Sebta et Melilia et leur démilitarisation totale, avec pour objectif à long terme de les réintégrer pleinement au territoire marocain.

Troisièmement, mettre la pression sur Madrid pour l’amener à ouvrir un consulat à Laâyoune ou à Dakhla comme première étape vers une reconnaissance pleine et entière de notre souveraineté sur notre Sahara.

Il est évident que toutes ces requêtes ne pourront être satisfaites dans l’immédiat. Mais toute avancée réalisée sur l’un de ces chantiers constituera un gain majeur pour le Maroc, tout en affaiblissant la position d’Alger dans la région.

Comme l’a dit le grand philosophe Sénèque, «Il n’y a de vent favorable qu’à celui qui sait où il va ». Et il se trouve que nous savons où nous allons : vers une affirmation pleine et entière de notre souveraineté sur tous nos territoires, comme condition sine qua non d’une collaboration respectueuse, équilibrée et profitable autant à nous qu’à tous nos partenaires dans la région.

 

Rachid Achachi, chroniqueur, DG d'Arkhé Consulting

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