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Changement d’heure : Le Maroc entre logique économique et fatigue sociale

Changement d’heure : Le Maroc entre logique économique et fatigue sociale

Depuis son passage au GMT+1 permanent en octobre 2018, avec une parenthèse au GMT pendant le Ramadan, le Maroc vit au rythme d’un débat qui ne s’éteint jamais vraiment. D’un côté, l’exécutif défend un choix de stabilité, d’efficacité économique et d’économie d’énergie. De l’autre, les critiques dénoncent une horloge « décalée », plus pensée pour les échanges avec l’Europe que pour l’horloge biologique des Marocains. Entre arguments officiels, données scientifiques et comparaisons internationales, le sujet dépasse largement la simple question des pendules.  

Le Royaume applique le GMT+1 de manière permanente depuis le 28 octobre 2018. Le retour temporaire au GMT pendant le mois de Ramadan est maintenu pour tenir compte des spécificités de cette période. En 2026, le pays est ainsi repassé au GMT le 15 février, avant de revenir au GMT+1 le 22 mars. Le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration présente ce choix comme le fruit d’une étude ayant conclu à la nécessité d’un système horaire stable après cinq années de changements répétés.  

Dans sa communication officielle, le gouvernement avance plusieurs bénéfices. Il évoque une heure d’ensoleillement supplémentaire en fin de journée, une réduction des émissions de CO2 liée à une moindre consommation d’énergie fossile, un soutien à la consommation intérieure et, surtout, un effet positif sur l’offshoring grâce à la réduction du décalage horaire avec les principaux partenaires commerciaux. Autrement dit, la logique économique et la synchronisation avec l’Europe sont bel et bien au cœur de l’argumentaire public.  

C’est précisément là que la contestation prend racine. Car derrière l’argument énergétique, beaucoup voient surtout un choix de compétitivité externe. Le rapprochement avec les horaires européens, particulièrement utile pour les centres d’appels, les services externalisés, les échanges financiers ou les entreprises exportatrices, est assumé par l’administration elle-même. La question devient alors plus politique (et sociale) que technique : jusqu’où faut-il ajuster l’heure du pays aux besoins du commerce international, lorsque cela pèse sur les rythmes scolaires, le quotidien familial et les habitudes de sommeil?  

Sur le terrain scientifique, un point fait largement consensus puisque les changements d’heure perturbent les rythmes circadiens. L’American Academy of Sleep Medicine estime que les changements saisonniers d’heure devraient être supprimés au profit d’une heure standard permanente, jugée plus conforme à la biologie humaine. L’institution souligne que les passages d’un horaire à l’autre peuvent affecter la santé physique, le bien-être mental et la sécurité publique.  

La littérature scientifique ne dit pas seulement que « cela dérange ». Elle documente aussi des effets mesurables, au moins à court terme. Une revue publiée sur PubMed Central rapporte une association entre le passage de printemps et une hausse modeste des infarctus aigus du myocarde durant la semaine qui suit, avec comme mécanismes probables la privation de sommeil et le décalage circadien. Cette littérature ne permet pas de conclure à une catastrophe sanitaire généralisée, mais elle invalide l’idée selon laquelle avancer ou reculer l’horloge serait biologiquement neutre.  

Il faut toutefois distinguer deux débats, souvent mélangés au Maroc. Le premier porte sur les changements d’heure eux-mêmes, que beaucoup de spécialistes du sommeil jugent défavorables. Le second concerne le choix du bon fuseau horaire permanent. Or, la science du sommeil tend plutôt à privilégier une heure standard stable qu’une heure avancée permanente. Dans le cas marocain, la situation est hybride: le pays ne pratique plus le va-et-vient saisonnier classique à l’européenne, mais il conserve tout de même une rupture annuelle avec le retour au GMT pendant Ramadan, ce qui réintroduit chaque année une phase d’adaptation.  

L’argument selon lequel « plusieurs pays ont supprimé cela » est, lui aussi, fondé. Selon le Pew Research Center, environ la moitié des pays ayant déjà pratiqué l’heure d’été ne l’appliquent plus. Au cours de la dernière décennie, plusieurs États comme l’Azerbaïdjan, l’Iran, la Jordanie, la Namibie, la Russie, la Syrie, la Turquie ou encore l’Uruguay ont mis fin aux changements saisonniers. Le Mexique les a également supprimés dans la majeure partie du pays en 2022.  

L’Europe, souvent citée comme référence implicite du système marocain, n’a pourtant pas encore tranché. Une proposition visant à mettre fin aux changements d’heure dans l’Union européenne a bien été présentée en 2018, mais aucune décision finale n’a été adoptée à ce jour. Le système actuel reste donc en vigueur: passage à l’heure d’été le dernier dimanche de mars, puis retour à l’heure standard le dernier dimanche d’octobre. En clair, le Maroc s’aligne partiellement sur le temps économique européen, mais sur un continent qui lui-même continue encore à changer d’heure deux fois par an.  

Au fond, le débat marocain oppose deux rationalités. La première est économique: réduire le décalage avec l’Europe, fluidifier les échanges, prolonger l’activité en fin de journée et éviter les perturbations d’un système trop instable. La seconde est sociale et biologique: préserver le sommeil, limiter la désynchronisation entre heure légale et lumière naturelle, et tenir compte d’un ressenti collectif qui ressurgit chaque année, notamment chez les familles avec enfants. Les arguments du gouvernement ne sont donc pas fictifs; mais les réserves sanitaires et les critiques sur la qualité de vie ne relèvent pas non plus du simple folklore.  

Huit ans après l’adoption du GMT+1 permanent, le Maroc n’en a pas fini avec sa bataille de l’horloge. Ce qui est en jeu n’est pas seulement une heure de plus ou de moins, mais un arbitrage entre compétitivité, souveraineté temporelle et santé publique. Et tant que cet arbitrage ne sera pas documenté par des évaluations publiques régulières, transparentes et actualisées, le changement d’heure continuera à nourrir, à chaque (avant et après) Ramadan, le même procès national.

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