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Face aux addictions: Idriss, l’homme qui a parié sa vie

Face aux addictions: Idriss, l’homme qui a parié sa vie

 Par Abdelhak Najib 
 

Comment aborder un tel cas ? Jamais un être humain n’a été aussi loin dans sa descente aux enfers allant jusqu’à jouer sa vie pour quelques centaines de dirhams. Mais avant de vous raconter ce périple vers la mort, parlons d’abord de l’addiction aux jeux de hasard, considérée par les psychiatres comme une terrible drogue. 

La psychiatrie nous apprend que le jeu pathologique est une addiction comportementale souvent prise à la légère. Elle est peu connue du grand public et plus tolérée par les masses que l’alcool ou les autres substances comme la cigarette, la cocaïne ou les autres drogues dites dures. Pourtant, le jeu pathologique est une grave addiction qui décime la vie de celui qui en souffre et celle de son entourage. Souvent, celui que l’on appelle communément le «9emmar» est pris en pitié par les siens et par l’entourage. Il est infantilisé ou dénigré mais toujours accepté. L’une des principales caractéristiques de celui qui est addict au jeu, est son intolérance à la frustration, le non apprentissage du non et le plaisir immédiat, coûte que coûte.

Dans ce sens, il faut savoir que le jeu pathologique fait des ravages au Maroc. Aujourd’hui, on parle de 2,8% de la population qui seraient en proie aux jeux de hasard, dans leurs différentes variétés. Mais, ce chiffre reste en deçà des réalités, comme l’affirment plusieurs psychiatres addictologues. Pire, depuis plus d’une décennie, nous avons noté une forte augmentation du jeu pathologique sous ses différentes formes, car aujourd’hui tout est fait pour jouer de son canapé, puisque tout se joue en ligne. Internet a tout faciliter. Cet univers connecté a même permis d’intégrer des enfants et des adolescents au monde du jeu pathologique. Pour les spécialistes, les jeux vidéo chez l’enfant et l’adolescent sont la correspondance directe aux jeux d’argent ou au jeu pathologique. Dans ce sens, les preuves scientifiques sont claires et palpables. Les IRM fonctionnelles des cerveaux d’addicts indiquent une correspondance entre les signaux cérébraux d’un cerveau de cocaïnomane et un cerveau de joueur pathologique. De même chez les adolescents joueurs, nous sommes dans le système de récompense et les mêmes structures cérébrales impliquées avec les mêmes niveaux de dopamine et de réponse cérébrale objectivée. Ces constats sont très importants car l’usage des smartphones et des tablettes chez les enfants dès leur plus jeune âge, implique des fragilités qui peuvent mener aux addictions comportementales et au jeu pathologique. Un enfant qui joue en ligne comme un chef, doit inquiéter. Ce n’est en aucun cas un enfant intelligent en ligne avec son temps.

Ceci pour le volet scientifique. Maintenant, penchons-nous sur l’histoire d'Idriss, joueur invétéré depuis plus de 30 ans. Il a tout misé. Il a tout parié. Il a vendu sa voiture. Il a bradé sa moto. Il a hypothéqué sa première maison avant de la vendre à bas prix pour payer ses dettes. Il a fait de même pour une autre maison à la campagne qu’il a aussi fourguée pour des broutilles. 68 ans, le teint grisâtre de celui qui prend très mal soin de lui-même, une chemise éculée sur la peau et un jean qui ne le quitte jamais, Idriss est un habitué de tous les lieux où l’on peut parier. Il mise sur tout : les chevaux, les chiens, et s’il avait accès à d’autres paris sur d’autres espèces animales, il l’aurait fait sans l’ombre d’une hésitation. Idriss est un turfiste accompli. Il connaît les noms des chevaux, des favoris et des outsiders. Il sait faire la différence entre un mâle, une femelle et un hongre. Il connaît aussi les noms des jockeys par cœur. Il les appelle par leur prénom comme s’ils étaient de vieilles connaissances. Plus de trois générations de cavaliers ont défilé devant lui, passant d’un palier à un autre, multipliant les paris et les risques. «J’ai tout joué : mes montres, mes bagues, mes habits, puis je suis passé à ma voiture, ma moto, mes deux maisons et tout ce que je pouvais vendre. J’ai vidé mes comptes en banque et là, je n’ai plus un sou en poche. Mais, croyez-moi, je vais me refaire. Un jour prochain, je vais tirer le jackpot», confesse Idriss, qui pense que l’espoir fait vivre, malgré tous les échecs et les coups bas du hasard. Pourtant, en plus de trente longues années d’errance à la poursuite du gros lot, Idriss n’a gagné que sept fois, et de petites sommes : «Une fois j’ai gagné 230.000 dirhams, mais j’ai tout bouffé dans la semaine. J’ai parié presque toute la somme que j’ai empochée. Manque de chance, je n’ai pas été inspiré pour miser sur les bons numéros. Mais j’ai gagné encore une fois, deux mois plus tard, pas grand-chose, juste 43.000 dirhams que j’ai aussi misés…».  

C’est cela la vie de cet homme depuis de longues années : miser, miser encore, espérer, perdre, perdre toujours et croire qu’un jour, la chance va tourner. Sauf que ça ne tourne plus. La roue de la fortune est sur mode stop depuis longtemps, et lui, Idriss, il vivote comme un clochard, d’une rue à l’autre, d’un café à l’autre, d’un trou à parieurs à un autre, avec une idée fixe en tête, miser sur le bon numéro, dans une arithmétique du hasard, avec la folie au bout du tunnel, car Idriss donne aujourd’hui de graves signes de pathologie mentale : il parle seul, il se bat avec des fantômes et il se trompe même des noms de ses enfants… Ses deux frères ont tout tenté pour le faire soigner, mais c’est peine perdue. Il refuse toute prise en charge. Il veut jouer. Il ne peut que jouer. S’il ne joue pas, il va droit au suicide.
 
Ce qui fait que pour plusieurs addictologues, nous sommes là devant une réelle impossibilité de prise en charge, sachant que les joueurs pathologiques finissent criblés de dettes ou en prison. Alors, comment soigner ces patients puisque les addictions comportementales ne sont pas considérées chez nous comme une maladie et que les organismes d’assurances ou les mutuelles ne les prennent pas en charge (les addictions avec substances non plus d’ailleurs) ? 

Comment les intégrer dans un processus de soins alors qu’en général ils sont au bout du rouleau et sans emploi, sans biens, sans ressources, tributaires d’un membre de la famille, si tout le monde n’a pas déjà fui et tourné la page ?

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