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Cannabis médical : Le difficile passage du tabou à l’ordonnance

Cannabis médical : Le difficile passage du tabou à l’ordonnance

Depuis l’adoption de la loi 13.21, aucun médicament à base de cannabis licite n’est encore commercialisé au Maroc. Compléments alimentaires et cosmétiques occupent le terrain, tandis que médecins, pharmaciens et patients manquent de repères.

Le cadre juridique existe, les opérateurs sont autorisés et les produits commencent à arriver en rayon. Reste un maillon faible : celui qui doit prescrire, délivrer et accepter ces produits. Entre un statut de substance prohibée et celui d’outil thérapeutique, le passage a été brutal, et la prescription en porte les stigmates. Les autorités, elles, insistent sur une distinction qu’elles jugent essentielle.

«Il est important de ne pas confondre un médicament avec un complément alimentaire et un produit cosmétique», nous précise la direction de l’ANRAC (Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis).

L’agence rappelle qu’«à l’heure actuelle, aucun médicament à base de cannabis licite marocain n’est commercialisé au Maroc». Des médicaments sont bien enregistrés par deux établissements pharmaceutiques, mais ils attendent d’achever les procédures réglementaires auprès de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS). Et aucun raccourci n’est possible  : «Aucun médicament à base de cannabis licite ne peut être commercialisé sans avoir obtenu une autorisation de mise sur le marché (AMM) délivrée par l’AMMPS», nous explique la direction de l’ANRAC, qui précise que cette autorisation suppose une évaluation approfondie de la qualité, de l’efficacité, de la sécurité et de l’intérêt thérapeutique du produit.

Deux voies existent : la procédure standard, fondée sur un dossier complet au format international CTD, et une procédure simplifiée, qui peut dispenser d’études cliniques si l’efficacité et la sécurité sont démontrées sur la base de références scientifiques reconnues. Le marché actuel est donc celui des compléments alimentaires et des cosmétiques. Selon l’ANRAC, 71 compléments alimentaires et 70 produits cosmétiques à base de cannabis licite sont enregistrés à l’AMMPS. Ils sont vendus via un réseau de 646 officines de pharmacies et parapharmacies et de quatre points de vente dédiés, répartis sur 51 villes et provinces.

Une prescription «marginale»

Sur le terrain, la prescription reste embryonnaire. «La prescription est très limitée, voire marginale, car il existe des freins du côté des patients, des médecins et des pharmaciens, liés à un manque de formation», analyse Abdelmajid Belaiche, analyste des marchés pharmaceutiques et expert en économie des produits de santé. Son constat est sans détour : «aujourd’hui, la majorité des médecins ne savent pas encore dans quelles indications ces produits sont utilisés, à quelle posologie, ni dans quelles conditions». Les pharmaciens, eux, restent échaudés. Ils «ont eu tellement d’ennuis avec les benzodiazépines» que l’image du haschich pèse encore, selon l’expert, qui plaide pour un changement de vocabulaire : «il ne faut plus parler de produits à base de cannabis, mais de cannabinoïdes».

L’analyste met aussi en garde contre la confusion des genres. «Un complément alimentaire n’a jamais la même efficacité qu’un médicament», souligne-t-il, rappelant qu’il n’offre pas le même niveau de preuve, coûte plus cher, n’est pas remboursable et ne peut revendiquer d’allégations thérapeutiques. Ce qui, dit-il, explique «en partie le flou qui existe». Pour structurer la prescription, l’ANRAC met en avant le travail des sociétés savantes : cinq d’entre elles, celles de médecine interne, de neurologie, de gastroentérologie pédiatrique, de gériatrie et de dermatologie, ont validé en 2025 des recommandations de prescription médicale.

L’agence indique aussi avoir organisé, avec les universités, les Ordres des médecins et des pharmaciens et les sociétés savantes, de nombreuses rencontres scientifiques depuis deux ans, de Tanger à Casablanca. Une dynamique que salue Abdelmajid Belaiche : «l’ANRAC en réalise déjà avec la SMSM», observe-t-il, avant d’appeler à les étendre à davantage de médecins et de pharmaciens. Pour lui, «il faudrait que ces formations soient institutionnalisées, notamment par le ministère de la Santé».

Sensibiliser pour dissiper le tabou

Reste le patient. Pour Abdelmajid Belaiche, le blocage est d’abord culturel : «le cannabis a toujours été assimilé à quelque chose d’interdit, voire de honteux, et l’on passe du jour au lendemain à un usage thérapeutique». Même chez les malades du cancer, pour qui il peut apporter une aide réelle, faire accepter ce traitement aux effets pourtant reconnus reste «très difficile». D’où l’enjeu de la communication.

«Le principal mode de communication restera les réseaux sociaux : il faut sensibiliser à travers ce canal, ainsi que par les moyens audiovisuels», estime-t-il, en veillant à «faire la part des choses entre le cannabis récréatif et les médicaments à base de cannabinoïdes, qui n’ont rien à voir». Une prudence d’autant plus nécessaire que la promotion des médicaments est strictement encadrée : l’ANRAC rappelle qu’aucun médicament ne peut être promu auprès du public sans visa de publicité préalable de l’AMMPS.

Un enjeu qui dépasse d’ailleurs le cadre médical : «il s’agit d’assécher la filière illicite en orientant la production locale vers un usage licite», avance l’analyste, qui voit dans un marché local solide le tremplin vers l’export.

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