- Derrière les écrans, les frontières entre réalité et illusion peuvent rapidement s’effacer.
- Dans L’Écran des illusions, l’autrice explore les fragilités humaines à travers une relation virtuelle qui prend progressivement une place démesurée. Un roman qui interroge la confiance, la solitude et ce besoin profondément humain de croire.
- Immersion avec Pr Intissar Haddiya, écrivaine, médecin néphrologue et PhD en responsabilité sociale en santé.
Propos recueillis par Ibtissam.Z
La Quotidienne : Avec L’Écran des illusions, vous plongez le lecteur dans une histoire où une rencontre virtuelle vient bouleverser la vie d’une femme. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer cette nouvelle forme de relation et les illusions qu’elle peut créer ?
Pr Intissar Haddiya : Les relations virtuelles occupent aujourd’hui une place considérable dans la société contemporaine. Elles peuvent faire naître de véritables amitiés, de belles histoires et des liens sincères, mais elles peuvent aussi devenir le terrain d’une manipulation particulièrement insidieuse. Derrière un écran, les distances s’abolissent, les confidences s’accélèrent et l’imaginaire prend parfois le relais de la réalité.
J’ai voulu explorer cette zone trouble où une relation, d’abord anodine, finit par prendre une place démesurée dans l’existence d’une personne. Ce qui m’intéressait n’était pas seulement l’imposture en elle-même, mais la manière dont une illusion peut progressivement se construire à deux : d’un côté, celui qui fabrique délibérément une identité fictive et, de l’autre, celui qui investit cette relation de ses attentes, de ses blessures et de son besoin d’être compris.
À travers cette histoire, je souhaitais interroger la société actuelle, mais aussi une dimension profondément humaine et intemporelle, le désir de croire à ce qui apporte de l’espoir.
LQ : Votre personnage principal, le Dr C., est une femme de 51 ans, indépendante et installée dans une vie parfaitement maîtrisée. Pourquoi avoir choisi une femme de cet âge comme personnage central et que souhaitiez-vous raconter à travers sa fragilité ?
Pr I.H : Je tenais à ce que mon personnage soit une femme accomplie, instruite, indépendante et socialement reconnue. Le Dr C. n’est ni naïve ni dépourvue d’expérience. Elle a construit sa vie, réussi professionnellement et appris à maîtriser ses émotions. Pourtant, cette maîtrise apparente ne l’immunise pas contre la solitude, le doute ou le besoin d’être regardée autrement que par le prisme de son statut social et professionnel.
Choisir une femme de 51 ans permettait également de mettre en lumière une période de la vie féminine encore trop peu représentée dans la littérature. À cet âge, une femme ne cesse ni de rêver, ni d’espérer de nouvelles choses. Elle peut se trouver à un moment de bilan, de transition et de remise en question, où certaines fragilités longtemps contenues refont surface.
Je voulais montrer que la vulnérabilité n’est pas le contraire de la force. Elle en est parfois la part la plus intime. Une personne peut être brillante dans son travail et désarmée dans sa vie affective. Elle peut être lucide dans de nombreux domaines et perdre momentanément cette lucidité lorsqu’une rencontre semble répondre exactement à un manque silencieux.
LQ : Le roman met en lumière les mécanismes de l’arnaque aux sentiments et la manière dont la confiance peut progressivement s’installer derrière un écran. Pourquoi sommes-nous parfois plus vulnérables dans les relations virtuelles que dans les relations réelles ?
Pr I.H : Dans une relation virtuelle, une personne ne rencontre pas seulement un interlocuteur, elle rencontre aussi tout ce que son imagination projette sur lui. L’absence de présence physique, de gestes spontanés, de contradictions visibles et de détails du quotidien laisse de nombreux espaces vides. Ces espaces peuvent alors être remplis par les attentes, les désirs et les représentations de chacun.
Les manipulateurs savent souvent exploiter ce mécanisme. Ils observent, écoutent, repèrent les fragilités, puis adaptent leur discours. Ils peuvent se montrer extraordinairement disponibles, attentifs et rassurants. La confiance ne s’installe pas nécessairement à travers une grande déclaration, mais par une accumulation de petites attentions, de confidences et de promesses.
La vulnérabilité est également renforcée par le sentiment de sécurité que procure l’écran. Certaines personnes osent révéler plus rapidement des éléments intimes parce qu’elles se sentent protégées par la distance. Or cette distance peut précisément empêcher de vérifier la cohérence entre les paroles et la réalité.
Il faut cependant éviter de culpabiliser les victimes. Ces mécanismes peuvent toucher des personnes de tous les âges, de tous les milieux et de tous les niveaux d’instruction. La manipulation affective s’appuie sur des besoins humains universels comme être écouté, aimé, reconnu et compris.
LQ : Le numérique permet aujourd’hui de construire une identité, une personnalité et même une histoire qui peuvent être entièrement fictives. Jusqu’où peut aller cette capacité à fabriquer une illusion et comment peut-on encore distinguer le vrai du faux ?
Pr I.H : La fabrication de l’illusion peut aujourd’hui aller extrêmement loin. Il est possible d’inventer une biographie cohérente, de détourner des photographies, de créer de faux profils, de produire des messages vocaux ou des images artificielles et de donner l’impression d’une existence parfaitement réelle. Une personne mal intentionnée peut ainsi se construire une identité sur- mesure, conçue pour répondre aux attentes précises de sa cible.
Ce qui rend l’illusion convaincante, ce n’est pas nécessairement sa perfection, mais sa cohérence apparente et sa dimension émotionnelle. Lorsqu’un récit touche profondément une personne, celle-ci peut avoir tendance à rechercher les éléments qui le confirment plutôt que ceux qui pourraient le remettre en question.
Pour distinguer le vrai du faux, il est essentiel de réintroduire du temps, de la vérification et parfois le regard d’un tiers. Une relation authentique accepte la réalité, les contradictions, les rencontres concrètes et les questions légitimes. À l’inverse, les demandes d’argent, les urgences répétées, les récits excessivement dramatiques, les refus constants de se rencontrer ou les incohérences doivent alerter.
En plus de ces signes, il faut surtout retrouver le droit de douter. Dans l’univers numérique, le doute n’est pas du cynisme, il peut constituer une forme nécessaire de prudence.
LQ : À travers votre récit, vous interrogez aussi notre rapport aux écrans et au besoin de lien affectif. Pensez-vous que la technologie rapproche réellement les individus ou qu’elle peut, paradoxalement, accentuer certaines formes de solitude ?
Pr I.H : La technologie n’est ni entièrement libératrice ni entièrement aliénante. Elle peut rapprocher des familles éloignées, permettre des rencontres qui n’auraient jamais eu lieu et donner une voix à des personnes isolées. Elle représente un formidable outil de communication.
Cependant, elle peut aussi créer une illusion de proximité. Une personne peut échanger des centaines de messages tout en restant profondément seule. Une conversation continue ne signifie pas toujours une véritable présence. L’écran donne parfois le sentiment d’être entouré, alors qu’il peut éloigner progressivement des relations réelles, de leur complexité, de leurs silences et de leurs imperfections.
Le danger apparaît lorsque le lien virtuel devient un refuge exclusif, un espace plus séduisant que la réalité parce qu’il peut être idéalisé et contrôlé. La technologie amplifie alors une solitude qui existait déjà ou en crée une nouvelle : celle de la personne très connectée, mais insuffisamment reliée aux autres.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si les écrans sont utilisés, mais quelle place leur est accordée et ce qu’ils viennent remplacer dans l’existence.
LQ : Après plusieurs romans qui explorent les fragilités humaines, quel regard portez-vous aujourd’hui, à travers L’Écran des illusions, sur les illusions que nous construisons, volontairement ou non, derrière un écran ? Et qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne de cette histoire ?
Pr I.H : Les illusions ne sont pas toujours imposées de l’extérieur. Une personne peut parfois participer, inconsciemment, à leur construction, parce qu’elles la rassurent, la consolent ou donnent un sens à une période de solitude. Elle n’est pas uniquement trompée par ce que l’autre lui montre; elle peut aussi l’être par ce qu’elle désire profondément voir.
À travers L’Écran des illusions, je porte néanmoins un regard empreint de compassion plutôt que de jugement. La fragilité n’est pas une faute. Croire, espérer et accorder sa confiance sont des qualités humaines précieuses. Le problème ne réside pas dans la capacité à aimer, mais dans ceux qui décident de détourner cette capacité à leur profit.
J’aimerais que le lecteur retienne l’importance de préserver sa lucidité sans renoncer à sa sensibilité. Être prudent ne signifie pas devenir méfiant envers tout le monde. Il s’agit plutôt d’apprendre à ne pas abandonner son discernement, à maintenir des liens réels et à parler lorsque quelque chose paraît incohérent.
Ce roman est aussi une histoire de reconstruction. Même après la désillusion, il est possible de se relever, de se réapproprier son histoire et de retrouver une forme de liberté intérieure. L’effondrement d’une illusion peut être douloureux, mais il peut également devenir le commencement d’un retour à soi.