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Coupe du monde 2030 : «L'objectif est de faire de ce tournoi une gigantesque campagne mondiale de promotion territoriale»

Coupe du monde 2030 : «L'objectif est de faire de ce tournoi une gigantesque campagne mondiale de promotion territoriale»

À cinq ans de la Coupe du monde 2030, le Maroc accélère la réalisation de projets structurants. L’enjeu est désormais de savoir comment convertir cette dynamique en retombées économiques concrètes pour les Marocains. Entretien avec Khalid Kabbadj, économiste et expert en investissement et en gestion de patrimoine.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Le Maroc s’engage dans des investissements majeurs pour le Mondial 2030. Comment évaluer aujourd’hui le rapport entre ces dépenses et les retombées économiques attendues pour le pays ?

Khalid Kabaddj : L'évaluation de la rentabilité économique d'un événement comme la Coupe du monde 2030 ne peut se limiter à une simple comparaison entre les montants investis et les recettes générées durant la compétition. Le véritable enjeu réside dans l'héritage économique, social et territorial laissé au pays plusieurs décennies après l'événement. Le Maroc a fait le choix stratégique d'intégrer les investissements liés au Mondial dans une vision de développement déjà engagée. Les infrastructures ferroviaires, portuaires, aéroportuaires, routières, touristiques et numériques étaient pour beaucoup prévues dans les orientations du Nouveau modèle de développement (NMD) et dans la vision royale visant à renforcer la compétitivité du Royaume. Le Mondial agit donc comme un accélérateur de projets plutôt que comme un générateur de dépenses exceptionnelles. À titre d'exemple, l'extension du réseau LGV, la modernisation des aéroports, la montée en gamme des infrastructures sportives et l'amélioration des capacités hôtelières répondent à des besoins structurels qui dépasseront largement l'échéance de 2030. L'expérience internationale montre que les pays qui tirent le meilleur retour sur investissement sont ceux qui utilisent la Coupe du monde comme un levier de transformation économique durable. C'est précisément la trajectoire que semble suivre le Maroc aujourd'hui.

 

F.N.H. : Dans quelle mesure ces investissements peuventils se traduire concrètement en création d’emplois, notamment pour les jeunes et les TPME marocaines ?

Kh. K. : L'impact sur l'emploi constitue probablement l'un des bénéfices les plus tangibles du Mondial 2030. Durant la phase préparatoire, les grands chantiers mobiliseront des dizaines de milliers d'emplois directs dans le bâtiment, les travaux publics, les infrastructures de transport, l'ingénierie, les télécommunications et les services associés. Mais le véritable enjeu concerne les emplois indirects et pérennes. Le tourisme, l'hôtellerie, la restauration, les transports, la sécurité, l'événementiel, les services numériques et l'économie créative bénéficieront durablement de cette dynamique. Les TPME marocaines représentent plus de 90% du tissu économique national. Elles devront être pleinement intégrées aux appels d'offres et aux chaînes de sous-traitance afin que la valeur créée reste majoritairement au Maroc. Cette stratégie permettrait de transformer un événement sportif mondial en un véritable moteur d'inclusion économique. Pour les jeunes, le Mondial constitue également une opportunité de montée en compétences dans des secteurs à forte valeur ajoutée tels que le digital, la cybersécurité, la gestion événementielle, l'intelligence artificielle appliquée aux services ou encore le marketing sportif.

 

F.N.H. : Le pouvoir d’achat des Marocains peut-il, à terme, bénéficier indirectement des retombées du Mondial 2030, ou s’agit-il d’un impact surtout macroéconomique et sectoriel ?

Kh. K. : À court terme, les retombées seront effectivement davantage visibles au niveau macroéconomique à travers la croissance, l'investissement et l'emploi. Cependant, à moyen et long terme, les effets peuvent se diffuser vers les ménages. Lorsque les infrastructures améliorent la mobilité, réduisent les coûts logistiques et favorisent l'activité économique, elles contribuent indirectement à soutenir le revenu des ménages et la création d'emplois. L'amélioration des transports, la modernisation des services publics, le développement du numérique et l'augmentation des flux touristiques peuvent également générer davantage de recettes fiscales permettant à l'État de financer des politiques sociales plus ambitieuses. Le véritable impact sur le pouvoir d'achat dépendra toutefois de la capacité du Maroc à transformer la croissance générée par le Mondial en croissance inclusive. C'est là que réside le principal défi économique.

 

F.N.H. : Comment le Royaume peut-il capitaliser sur l’effet d’image lié au Mondial 2030 ?

Kh. K. : La Coupe du monde 2022 au Qatar a marqué un tournant historique pour le Maroc. En plus de l'exploit sportif des Lions de l'Atlas, le Royaume a bénéficié d'une exposition médiatique exceptionnelle qui a profondément modifié la perception internationale du pays. Le Mondial 2030 offre désormais une opportunité unique de transformer ce capital sympathie en capital économique. Le Maroc dispose d'atouts considérables, à savoir stabilité politique, proximité géographique avec l'Europe, infrastructures modernes, positionnement africain stratégique, politique industrielle ambitieuse et ouverture sur les marchés internationaux. L'objectif doit être de faire du Mondial une gigantesque campagne mondiale de promotion territoriale. Chaque ville hôte devra devenir une vitrine des opportunités d'investissement, du patrimoine culturel, des capacités industrielles et du potentiel touristique du Royaume. Le succès ne se mesurera pas uniquement au nombre de visiteurs en 2030, mais à la capacité du Maroc à augmenter durablement les flux touristiques, attirer davantage d'investissements directs étrangers et renforcer son positionnement comme hub entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient.

 

F.N.H. : Le Mondial 2026 est déjà présenté comme un événement aux records économiques. Quelles leçons le Maroc peut-il tirer de cette édition en termes de rentabilité réelle, et en quoi le modèle de 2030, coorganisé avec l’Espagne et le Portugal, s’en démarque-t-il structurellement ?

Kh. K. : Le Mondial 2026 bénéficie d'une configuration très particulière. Les États-Unis disposent déjà de stades ultra-modernes, d'infrastructures de transport performantes et d'une industrie du divertissement extrêmement développée. La majeure partie des investissements concerne donc l'organisation et l'exploitation de capacités existantes. Le Maroc se trouve dans une situation différente, mais potentiellement plus porteuse sur le long terme. Une partie importante des investissements réalisés répond à des besoins structurels de développement national. Par ailleurs, la co-organisation avec l'Espagne et le Portugal constitue une innovation géoéconomique majeure. Pour la première fois, une Coupe du monde reliera directement l'Europe et l'Afrique dans un espace économique intégré. Cette configuration peut favoriser le développement des échanges commerciaux, des investissements croisés, des flux touristiques et des partenariats industriels, bien au-delà de l'événement sportif luimême. La principale leçon du Mondial 2026 est que la rentabilité d'une Coupe du monde dépend moins des recettes immédiates que de la capacité à valoriser durablement les infrastructures, les territoires et l'image du pays après la compétition.

 

F.N.H. : Le Mondial 2030 peut-il accélérer la transformation économique des territoires ?

Kh. K. : Le Mondial 2030 représente bien plus qu’un événement sportif, il constitue un puissant levier d’accélération du développement territorial et de la modernisation économique du Royaume. Son principal apport réside dans sa capacité à mobiliser, en quelques années, des investissements structurants et des projets stratégiques qui auraient pu nécessiter plusieurs décennies pour voir le jour. Les grandes compétitions internationales servent souvent de catalyseur pour accélérer des transformations qui auraient nécessité plusieurs décennies dans un contexte normal. Le Maroc est déjà engagé dans une profonde mutation territoriale. Le Mondial peut accélérer l'interconnexion des villes, le développement des mobilités durables, la modernisation des réseaux urbains et l'amélioration de la qualité des services publics. La digitalisation constitue également un enjeu majeur. Billetterie intelligente, sécurité connectée, gestion des flux touristiques, paiements numériques, services urbains intelligents, autant de domaines qui peuvent laisser un héritage technologique durable. Le Royaume a l'opportunité de faire du Mondial 2030 une démonstration grandeur nature de la ville intelligente africaine de demain.

 

F.N.H. : Comment faire en sorte que les investissements liés au Mondial 2030 ne se limitent pas à un effet vitrine ou conjoncturel, mais qu’ils produisent un impact structurant sur les conditions de vie des citoyens et sur la transformation économique du pays ?

Kh. K. : C'est sans doute la question la plus importante. L'histoire économique montre que certaines compétitions internationales ont laissé des infrastructures sous-utilisées et un endettement élevé. À l'inverse, d'autres ont servi de point de départ à de véritables transformations nationales. Pour le Maroc, la réussite reposera sur cinq conditions essentielles. Premièrement, inscrire chaque investissement dans une logique d'utilité économique après 2030. Deuxièmement, privilégier les infrastructures qui améliorent directement le quotidien des citoyens, à savoir transports, connectivité, équipements urbains et services publics. Troisièmement, favoriser une forte intégration des entreprises marocaines afin que la richesse créée reste majoritairement sur le territoire national. Quatrièmement, développer les compétences humaines pour transformer l'événement en accélérateur de capital humain. Et en dernier lieu, mettre en place des mécanismes d'évaluation permettant de mesurer concrètement les retombées économiques, sociales et territoriales après la compétition. Le Mondial 2030 doit devenir un levier au service d'une ambition plus large pour faire du Maroc l'une des économies les plus attractives et compétitives du continent africain et du bassin méditerranéen au cours des prochaines décennies. 

 

 

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