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Marché pharmaceutique: «La généralisation de la couverture sanitaire universelle va générer une très forte demande sur les médicaments»

Marché pharmaceutique: «La généralisation de la couverture sanitaire universelle va générer une très forte demande sur les médicaments»

Au plus fort de la pandémie, le secteur pharmaceutique marocain a su se montrer résilient malgré les nombreux défis qui le guettaient. En 2022, il a enregistré une nette progression de 7,9% de son CA par rapport à 2021.

En revanche, le plus gros reste à faire, à commencer par dessiner les contours d’une future souveraineté sanitaire, et par conséquent pharmaceutique.

Entretien avec Abdelmajid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé.

 

Propos recueillis par M. Boukhari

 

 

Finances News Hebdo : Dans le contexte de la pandémie, le secteur pharmaceutique n’a pas réalisé de croissance exponentielle, néanmoins il a affiché une certaine résilience. Quel état des lieux faitesvous du marché pharmaceutique marocain en 2022 ?

Abdelmajid Belaïche : Les chiffres du marché pharmaceutique privé du Maroc de 2022 ont été publiés par IQVIA (Ex-IMS health) qui reste le seul fournisseur au Maroc de données statistiques concernant le marché pharmaceutique. Selon ces données, l’année 2022 s’est terminée avec un chiffre d’affaires TTC de 14 milliards et 570 millions de dirhams, avec une évolution de +7,9% par rapport à 2021. Il est vrai que l’évolution de 2021 par rapport à 2020 a été exceptionnelle (+15,3%), surtout lorsque l’on sait que le contexte 2020-2021 a aussi été exceptionnel en raison de la pandémie du Covid-19. En ce qui concerne le volume, le marché pharmaceutique privé a atteint 451,4 millions de boîtes, avec une évolution de +5% par rapport à 2021. S’agissant des échanges commerciaux pharmaceutiques du Maroc, une projection des données à fin septembre 2022 sur une année montre une correction après la très forte augmentation de nos importations pharmaceutiques en 2021. Et ce, du fait de l’achat des vaccins pour près de 6 milliards de dirhams supplémentaires, d’où un fort effondrement de notre balance commerciale pharmaceutique qui avait alors atteint un déficit de 11.225,6 millions de dirhams. La projection de l’année 2022 montre cette correction, avec un retour des importations à 7.774,8 millions de dirhams et un retour du déficit de la balance commerciale à -6.533,7 millions de dirhams, avec toutefois une aggravation par rapport à 2020. Malheureusement, nos exportations pharmaceutiques auront atteint 1.241,0 millions de dirhams en 2022.

 

F.N.H. : Actuellement, quelles sont les principales difficultés rencontrées par le secteur pharmaceutique ?

A. B. : Les difficultés rencontrées par le secteur pharmaceutique sont devenues chroniques, les mêmes depuis une décennie, voire plus et sans que rien ne soit fait par l’administration de tutelle, à savoir la direction du médicament et de la pharmacie. Néanmoins, ces difficultés ne sont pas les mêmes pour les trois composantes du secteur pharmaceutique, à savoir le secteur officinal, celui de la distribution et le secteur industriel. Pour le secteur officinal représenté par l’ensemble des pharmacies privées, les difficultés sont essentiellement de nature économique, mais aussi organisationnelle. Le nombre des nouvelles installations, au fil des ans, a été pratiquement exponentiel dans un marché pharmaceutique qualifié d’étroit et dont la croissance est restée relativement limitée. La conséquence a été une importante baisse du chiffre d’affaires des officines ayant conduit à des situations de faillites aussi bien pour d’anciennes pharmacies jadis florissantes que pour les nouvelles installations souvent qualifiées, à juste titre, d’installations suicidaires. Le numerus clausus aura été une solution pour limiter les dégâts. Cela consiste à limiter le nombre de pharmacies à ouvrir dans chaque région ou ville en fonction de la démographie locale et d’orienter les jeunes pharmaciens vers d’autres régions (rurales ou enclavées) manquant cruellement de pharmacies. Devant les effectifs importants de pharmaciens arrivant chaque année sur le marché, la solution consiste aussi à orienter les nouveaux pharmaciens vers d’autres activités où ils pourront aussi exercer leur art de la chimie, tels que les pharmacies hospitalières, la pharmacie industrielle, le contrôle des denrées alimentaires ou des eaux, etc. Car il n’est écrit nulle part qu’un diplômé en pharmacie ne peut travailler que dans une pharmacie d’officine. Ce secteur a aussi été durement touché par l’effritement du monopole pharmaceutique.

La logique est que tous les produits de santé ne doivent être commercialisés que dans les pharmacies d’officines. Or, au fil des ans, de nombreux produits se vendent partout sauf dans les pharmacies. C’est le cas notamment des produits vétérinaires et des dispositifs médicaux, sans parler des compléments alimentaires et des produits cosmétiques. Aux pharmaciens, il n’est resté que les yeux pour pleurer, avec en plus des médicaments dont les prix n’ont cessé de baisser depuis 2014. Le secteur de la distribution, représenté par les grossistes-répartiteurs pharmaceutiques, a vu sa marge réduite par le décret de fixation des prix des médicaments, publié en 2013 et mis en application en 2014. Ce secteur, dont l’activité fait appel à de nombreux moyens de transport (camions, voitures utilitaires et motocyclettes) pour livrer les médicaments dans des délais très courts aux pharmacies, a également été impacté par les augmentations des prix des carburants dans un contexte de baisses continues des prix des médicaments, et donc de leurs marges absolues. Quant au secteur pharmaceutique industriel, il est confronté à des retards dans la délivrance de diverses autorisations, et notamment des autorisations de mise sur le marché (A.M.M.) des médicaments et des dispositifs médicaux. Il y a aussi le problème des prix des médicaments qui continuent de baisser, alors que les prix des matières premières et les coûts logistiques au niveau mondial connaissent une flambée. Sans oublier le recours abusif aux importations pour des médicaments parfaitement fabricables au Maroc, alors que le potentiel de production de l’industrie pharmaceutique locale est pratiquement égal au double de la consommation de notre pays en médicaments.

 

F.N.H. : Selon vous, quels sont les axes de travail sur lesquels il faudrait se pencher afin de renforcer la souveraineté pharmaceutique du Maroc ?

A. B. : Le grand enseignement de la pandémie du Covid-19, puis de la guerre russoukrainienne, a été le caractère impératif de sauvegarder les souverainetés nationales, notamment celle sanitaire. La souveraineté pharmaceutique est au cœur de la souveraineté sanitaire. Aujourd’hui, le monde connaît d’importantes pénuries et les produits de santé les plus essentiels n’y échappent pas. En Europe, des produits aussi basiques que le paracétamol ou l’amoxicilline manquent dans les pharmacies, et l’on parle de faire revenir les industries pharmaceutiques délocalisées en Asie vers leurs pays d’origine, même à des coûts plus élevés, au nom des souverainetés sanitaires de ces pays. L’industrie pharmaceutique marocaine a été résiliente, y compris pendant les moments les plus forts de la pandémie. Les laboratoires ont continué de tourner et de livrer aux grossistes-répartiteurs qui, à leur tour, ont régulièrement alimenté des pharmacies où les pharmaciens étaient tout le temps présents malgré les risques. Mais il ne faut pas rester dans l’autosatisfaction, car le monde actuel et le prochain sont porteurs de menaces.

Nous devons au contraire renforcer, voire sanctuariser notre souveraineté sanitaire. Cela passe d’abord par le renforcement de la fabrication locale pour garantir les approvisionnements de notre pays en produits de santé et la diversification des sources d’approvisionnement à l’importation pour les produits non fabricables au Maroc. Et ce, tout en visant la maîtrise rapide des biotechnologies de fabrication de produits aussi indispensables que coûteux. Le chantier actuel de la généralisation de la couverture sanitaire universelle (CSU) va générer une très forte demande sur les médicaments, y compris pour les affections chroniques ou onéreuses. Comment satisfaire alors cette demande sans ruiner les caisses des organismes gestionnaires de la CSU ? La solution consistera à prioriser l’utilisation des médicaments génériques et des biosimilaires. Les génériques représentent déjà l’essentiel de la fabrication locale, mais ce n’est pas encore le cas des biosimilaires dont la présence reste très timide. L’ensemble du secteur pharmaceutique attend avec impatience la mise en place de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé. Les professionnels dudit secteur s’attendent à ce que celle-ci fasse preuve de transparence et respecte les traitements avec célérité des différentes demandes d’autorisations, en sus de la simplification des procédures administratives.

 

 

 

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