-À l’occasion de la Journée nationale du Migrant, les compétences et les contributions des Marocains du monde sont au cœur des réflexions sur la diaspora marocaine.
-Une réalité que met notamment en lumière «Figures de l’immigration», ouvrage consacré à ces trajectoires.
-Entretien avec Abdelkhalek Hassini, auteur, enseignant, chroniqueur et analyste des dynamiques diasporiques et des Marocains du monde.
Propos recueillis par Ibtissam.Z
LaQuotidienne : À l’occasion de la Journée nationale du Migrant, quelle place cette journée occupe-t-elle aujourd’hui dans la réflexion sur les Marocains du monde ? Et comment permet-elle de mettre en lumière leurs parcours, leurs réussites et leur contribution au développement du Royaume ?
Abdelkhalek Hassini : La Journée nationale du Migrant est devenue bien plus qu'un rendez-vous annuel. Elle constitue aujourd'hui un temps fort de réflexion sur la place des Marocains du monde dans le développement du Royaume et sur l'évolution de la relation qui les unit au Maroc.
Pendant longtemps, le regard s'est naturellement porté sur leur attachement au pays, leurs transferts financiers ou les questions liées à la migration. Ces dimensions demeurent importantes, mais elles ne suffisent plus à rendre compte de la réalité des Marocains du monde. Aujourd'hui, leurs parcours témoignent d'une présence marocaine active dans les universités, les entreprises, les laboratoires de recherche, les institutions internationales, la culture, le sport ou encore l'entrepreneuriat. Ils contribuent au développement du Maroc par leurs compétences, leurs initiatives, leurs réseaux et leur capacité à créer des passerelles entre le Royaume et le reste du monde.
Cette journée a précisément le mérite de mettre en lumière cette diversité de parcours et de rappeler que derrière les chiffres se trouvent des femmes et des hommes dont les engagements, les réussites et les initiatives participent, chacun à leur manière, au développement et au rayonnement du Maroc.
C'est d'ailleurs cette conviction qui est à l'origine de Figures de l'immigration. J'ai souhaité raconter ces trajectoires, non pour les célébrer, mais pour mieux comprendre ce qu'elles disent du Maroc d'aujourd'hui et de celui qui se construit. Car lorsqu'on prend le temps d'écouter ces femmes et ces hommes, on découvre qu'ils ne vivent pas simplement à l'étranger, mais chacun à sa manière, continue de faire vivre le Maroc bien au-delà de ses frontières.
LQ : Vous présentez les Marocains du monde comme un véritable capital stratégique pour le Royaume. En quoi cette approche renouvelle-t-elle le regard traditionnel porté sur la diaspora marocaine ?
AH : Pendant longtemps, les Marocains du monde ont été principalement associés à la migration, aux transferts financiers ou à leur attachement au pays d'origine. Ces dimensions restent essentielles, mais elles ne reflètent plus, à elles seules, la réalité d'une diaspora qui s'est profondément transformée.
Parler aujourd'hui de capital stratégique, c'est reconnaître que les Marocains du monde représentent bien davantage qu'une communauté vivant à l'étranger. Ils constituent un ensemble de compétences, d'expériences, de savoir-faire, de réseaux et de capacités d'innovation qui participent déjà au développement et au rayonnement du Royaume. Leur apport ne se mesure pas uniquement en flux financiers ; il se manifeste aussi dans la recherche, l'entrepreneuriat, la culture, le sport, la diplomatie économique ou encore les coopérations scientifiques.
C'est précisément ce que Figures de l'immigration cherche à montrer. À travers des parcours très différents.
Au fond, le véritable changement de regard consiste à ne plus considérer les Marocains du monde uniquement à travers leur départ, mais à travers ce qu'ils construisent, ici comme ailleurs. C'est cette évolution qui fait d'eux l'un des atouts les plus précieux dont dispose aujourd'hui le Maroc pour accompagner son développement et renforcer son attractivité dans un monde où les compétences, les réseaux et la connaissance sont devenus des ressources décisives.
LQ : C’est précisément cette diversité des parcours que vous mettez en lumière dans Figures de l’immigration. Entrepreneurs, chercheurs, médecins, artistes ou acteurs associatifs.., que révèlent ces trajectoires sur la richesse et la diversité des contributions des Marocains du monde au développement du Maroc ?
AH : Ce qui m'a le plus marqué au fil de ces rencontres, c'est que derrière la diversité des parcours se dessine une même volonté de contribuer. Chacun le fait à sa manière, avec son histoire, son métier, son pays d'accueil et les opportunités qui se sont offertes à lui. Il n'existe pas un modèle unique de réussite ni une seule façon d'être utile au Maroc.
C'est précisément ce que révèle Figures de l'immigration. Ces trajectoires montrent que la contribution des Marocains du monde dépasse largement les transferts financiers ou l'investissement économique. Elle se traduit aussi par la production de connaissances, l'innovation, la création d'entreprises, la transmission des savoirs, le dialogue interculturel, le sport, la culture ou encore l'engagement associatif. Ensemble, ces contributions dessinent une richesse collective qui dépasse largement les parcours individuels.
En donnant un visage à ces femmes et à ces hommes, j'ai voulu montrer que les Marocains du monde ne constituent pas une réalité uniforme, mais une mosaïque de talents, d'expériences et de compétences. Elle permet au Maroc d'être présent dans des espaces où se construisent les savoirs, les innovations, les partenariats et les influences de demain.
Au fond, ce livre raconte des parcours individuels, mais il porte une conviction plus large. En effet, la véritable richesse des Marocains du monde ne réside pas seulement dans ce qu'ils possèdent ou dans les fonctions qu'ils occupent, mais dans ce qu'ils transmettent, relient et construisent, au bénéfice de leur pays d'origine comme de leurs sociétés d'accueil. C'est cette dynamique humaine qui, selon moi, constitue aujourd'hui l'une des plus grandes forces du Maroc.
LQ : Les récents incidents de Ceuta ont ravivé les interrogations sur les motivations qui poussent encore certains jeunes à tenter l’exil, parfois au péril de leur vie. Comment analysez-vous ce phénomène et que dit-il de la relation que le Maroc entretient aujourd’hui avec sa jeunesse et avec son potentiel humain ?
AH : Les images de Ceuta ne racontent pas seulement une tentative de migration. Elles révèlent une interrogation plus profonde, celle du rapport qu'une partie de la jeunesse entretient avec son propre avenir.
Il serait réducteur d'expliquer ce phénomène par une seule cause. Le chômage, les difficultés d'insertion professionnelle, les inégalités d'accès aux opportunités, les défis de l'éducation ou de la santé, mais aussi le sentiment, parfois, que les efforts consentis ne trouvent pas toujours leur juste reconnaissance, sont autant de réalités qui peuvent fragiliser les parcours. Pris isolément, aucun de ces facteurs n'explique le choix du départ. Mais lorsqu'ils se cumulent, ils peuvent progressivement faire naître une conviction plus profonde. L’ailleurs finit par paraître plus crédible que la possibilité de construire son avenir ici.
Le Maroc a profondément évolué au cours des dernières années. Les progrès réalisés en matière d'infrastructures, d'industrialisation, d'investissement ou de rayonnement international sont réels et doivent être pleinement reconnus. Mais ces avancées créent aussi une responsabilité, celle de faire en sorte que cette dynamique se traduise toujours davantage dans le quotidien des jeunes, par des perspectives, une mobilité sociale, une meilleure valorisation du mérite et une confiance renouvelée dans l'avenir.
C'est aussi l'un des enseignements de Figures de l'immigration. Les femmes et les hommes que j'ai rencontrés montrent que le potentiel humain marocain est considérable. Lorsqu'il trouve un environnement qui valorise les compétences, encourage l'initiative et ouvre des perspectives, il innove, entreprend et contribue pleinement au développement. La question n'est donc pas de savoir si notre jeunesse a du talent ; elle est de savoir comment créer les conditions qui lui permettent de le révéler pleinement au Maroc.
Le véritable enjeu n'est pas seulement de réduire les départs, mais de redonner à la jeunesse des raisons de croire que son avenir peut pleinement s'écrire au Maroc. Un pays ne retient pas ses jeunes par des frontières ; il les convainc de rester lorsqu'ils trouvent des perspectives, lorsque le mérite est reconnu, que l'effort est récompensé et que chacun peut envisager son avenir avec confiance et dignité. Si ces images doivent nous enseigner quelque chose, c'est l'importance de poursuivre les transformations engagées pour que le Maroc de la croissance soit aussi celui des opportunités partagées. Car la véritable réussite d'une nation se mesure à la confiance qu'elle inspire à sa jeunesse.
LQ : Dans sa préface, le Professeur Ali El Mhamdi qualifie Figures de l’immigration d’œuvre « utile, singulière et actuelle » et de véritable « boîte à outils » pour les pouvoirs publics. Qu’est-ce qui confère à cet ouvrage cette portée particulière ?
AH : Les mots du Professeur Ali El Mhamdi m'ont touché, d'autant qu'ils émanent d'un homme qui connaît profondément les réalités des Marocains du monde. Son parcours diplomatique, son expertise universitaire et sa connaissance des politiques publiques lui donnent un regard à la fois exigeant et particulièrement éclairé sur ces questions.
S'il considère que Figures de l'immigration n'est « pas un livre de plus », c'est parce que l'ouvrage ne s'intéresse pas uniquement à la migration en tant que phénomène. Il cherche à comprendre ce que les Marocains du monde sont devenus, ce qu'ils construisent, ce qu'ils transmettent et ce qu'ils apportent aujourd'hui au Royaume à travers leurs compétences, leurs parcours et leurs engagements.
Le choix de raconter ces trajectoires répond à une conviction simple ; derrière chaque réussite individuelle se trouvent des enseignements qui dépassent les personnes elles-mêmes. Ensemble, ces parcours donnent à voir la diversité des expériences, la richesse des compétences et les multiples formes de contribution qui composent aujourd'hui le capital humain des Marocains du monde.
Lorsque le Professeur Ali El Mhamdi évoque une « boîte à outils », j'y vois surtout une invitation à regarder ces expériences comme une source de compréhension et d'inspiration pour l'action publique. À un moment où le Royaume engage une réforme de la gouvernance des Marocains du monde, conformément aux Hautes Orientations Royales, ces parcours apportent des enseignements concrets sur la manière de mieux reconnaître, valoriser et mobiliser les compétences marocaines à travers le monde.
La plus grande ambition de ce livre est peut-être celle-ci : contribuer à mieux comprendre avant de vouloir agir. Car une politique publique est d'autant plus pertinente qu'elle s'appuie sur les réalités humaines, les parcours de vie et les expériences de celles et ceux auxquels elle s'adresse. C'est sans doute dans cette articulation entre les trajectoires individuelles et la réflexion collective que le Professeur Ali El Mhamdi a reconnu le caractère « utile, singulier et actuel » de cet ouvrage.
LQ : Le Royaume engage une réforme de la gouvernance dédiée aux Marocains du monde, quels sont aujourd’hui les principaux enjeux pour mieux valoriser leurs compétences, leurs réseaux et leur contribution au développement national ?
AH : Je crois que le premier enjeu est un changement de regard. Les Marocains du monde ne doivent plus être considérés uniquement comme une communauté à accompagner, mais comme un capital humain stratégique pleinement associé au développement du Royaume. Cette évolution s’inscrit dans les Hautes Orientations Royales et ouvre une nouvelle étape dans la relation entre le Maroc et ses citoyens établis à l’étranger.
L’exemple de notre équipe nationale de football, comme celui de nombreux champions issus des Marocains du monde dans les arts martiaux ou d’autres disciplines, montre ce qu’une vision claire et une gouvernance adaptée peuvent produire. En réunissant des talents venus d’horizons différents autour d’un même projet, le Maroc a démontré que les compétences de sa diaspora pouvaient devenir une formidable force de performance, de cohésion et de rayonnement. Cette logique peut aujourd’hui inspirer bien d’autres domaines.
Le véritable défi est désormais de créer les conditions d'une mobilisation durable de ces compétences dans les domaines où le Maroc construit aujourd'hui ses nouveaux leviers de compétitivité et de souveraineté à savoir la santé, la recherche, les nouvelles technologies, l'économie du savoir, l'industrie, l'entrepreneuriat, la formation ou encore la culture. Les Marocains du monde disposent d'expériences, de réseaux et d'expertises qui constituent une ressource précieuse d'innovation, d'ouverture et de coopération. Encore faut-il que cette richesse puisse être mieux identifiée, mise en relation et pleinement valorisée au service des priorités du Royaume.
C’est précisément ce que révèlent les parcours réunis dans Figures de l’immigration. Ils montrent que cette contribution existe déjà. L’enjeu n’est donc plus de convaincre les Marocains du monde de s’engager, mais de bâtir une gouvernance capable de reconnaître leurs compétences, de faciliter leur implication et de transformer cette énergie collective en projets concrets au service du développement national.
Car lorsque le Maroc parvient à fédérer ses talents, où qu’ils se trouvent dans le monde, il renforce l’une de ses plus grandes richesses stratégiques pour préparer l’avenir.
LQ : Vous écrivez que les Marocains du monde « prolongent le Maroc autrement ». Que signifie, pour vous, cette expression à l’heure où le Royaume repense sa relation avec sa diaspora ?
AH : Cette phrase résume sans doute le mieux l'esprit de Figures de l'immigration. Elle est née d'une conviction profonde, les Marocains du monde ne vivent pas leur attachement au Maroc de manière uniforme. Chacun l'exprime à travers son parcours, son histoire, son pays de résidence et les responsabilités qu'il exerce. Pourtant, derrière cette diversité, demeure un même lien avec le Royaume.
Prolonger le Maroc autrement, c'est faire vivre le Maroc bien au-delà de ses frontières par le savoir, l'engagement, l'entreprise, la recherche, la culture, le sport, l'innovation ou la solidarité. C'est porter une part du Maroc dans son travail, dans ses réalisations, dans les coopérations que l'on construit et dans l'image que l'on donne du Royaume à travers le monde.
C'est précisément cette réalité que les Hautes Orientations Royales invitent aujourd'hui à reconnaître et à mieux valoriser.
C'est aussi le message que j'ai souhaité transmettre à travers ce livre. Les Marocains du monde ne demandent pas à être regardés uniquement à travers ce qu'ils représentent statistiquement ou ce qu'ils apportent économiquement. Ils souhaitent être pleinement reconnus pour ce qu'ils savent faire et pour les passerelles qu'ils construisent entre le Maroc et le reste du monde.
Au fond, prolonger le Maroc autrement, c'est reconnaître qu'une nation continue aussi de vivre à travers ses femmes et ses hommes, où qu'ils soient. C'est cette conviction qui m'avait conduit, dès l'origine de ce projet, à les considérer comme de véritables « ambassadeurs proactifs du Royaume ». Désormais, plus que jamais, je reste convaincu que cette expression traduit la réalité de leur engagement et la place qu'ils occupent dans le Maroc du XXIᵉ siècle.