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Période estivale : Quand la haute saison met les villes balnéaires sous pression

Période estivale : Quand la haute saison met les villes balnéaires sous pression

Chaque été, le Maroc vit au rythme de Marhaba. Cette année encore, l’opération a battu des records : plus de 2,74 millions de MRE étaient déjà entrés dans le Royaume au 3 août, dont 1,43 million par la seule voie maritime, Tanger Med absorbant à lui seul plus de 512 000 voyageurs. 

À ce flux s’ajoutent les touristes étrangers et les quelque 19,8 millions de visiteurs accueillis au Maroc en 2025. Une partie importante de cette population estivale converge vers le littoral, où quelques semaines suffisent à changer complètement l’échelle des villes.

Les stations balnéaires affichent complet, les plages se densifient, les routes se chargent et les réseaux tournent à plein régime. Déchets, eau, circulation, stationnement, occupation du domaine public : le pic estival ne crée pas nécessairement de nouveaux problèmes. Il révèle surtout, à grande échelle, les limites d’infrastructures conçues pour une population permanente bien inférieure à celle qu’elles doivent absorber en juillet et août.

Saïdia vit cet été encore au rythme des arrivées de MRE et des vacanciers venus de tout le Royaume. Même scénario à Agadir, devenue l’une des principales destinations touristiques du pays. En 2025, la destination Agadir-Taghazout a accueilli plus de 1,5 million de touristes et enregistré plus de 6,3 millions de nuitées, avec un taux d’occupation moyen des établissements classés supérieur à 66%. Mais cette réussite touristique a un revers immédiat : plus de monde, c’est mécaniquement davantage de déplacements, de déchets, de consommation d’eau et de pression sur les équipements. La question n’est donc plus seulement de savoir si les destinations côtières marocaines parviennent à attirer les visiteurs, mais si leurs infrastructures sont capables d’absorber ces pics de fréquentation sans dégrader l’expérience des estivants ni le quotidien des habitants.

À Agadir, cette pression est désormais documentée par les autorités chargées de la mobilité elles-mêmes. Le Plan de mobilité urbaine durable du Grand Agadir identifie les       «flux touristiques importants, notamment pendant la période estivale», qui compliquent la gestion des périodes de pointe et d’«hyperpointe». Le document relève également une «grande concentration du trafic, et de la demande en déplacements sur la zone balnéaire».

La propreté des plages, un combat de tous les étés

Le sujet des déchets mérite toutefois d’être nuancé. Les plages marocaines ne sont pas, statistiquement, en train de devenir chaque année plus sales. Le bilan national de surveillance 2025 fait même état d’une baisse de plus de 25% des quantités de déchets collectés sur les plages surveillées par rapport aux années précédentes. La même campagne a couvert 204 plages et 498 stations de surveillance, tandis que plus de 95% des stations de contrôle de la qualité des eaux de baignade ont été jugées conformes aux normes microbiologiques.
Le problème est ailleurs : dans le rythme auquel les plages doivent absorber la fréquentation pendant quelques semaines. En 2021, le plastique et le polystyrène représentaient à eux seuls environ 86% des déchets marins recensés dans les campagnes nationales de caractérisation du sable. Mégots, bouchons et emballages figuraient alors parmi les déchets les plus fréquemment retrouvés. 
Face à cette pression, la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’environnement reconduit chaque été son opération «Plages propres», avec l’appui de partenaires publics et privés. En 2026, l’ONEE parraine notamment dix plages, de Moulay Bousselham à Dakhla, en passant par Mehdia, Bouznika et Aïn Diab.

Mais les opérations de nettoyage matinal, aussi efficaces soient-elles, se heurtent à une réalité simple : une plage nettoyée à 7 heures peut être à nouveau sale quelques heures plus tard. D’où une question qui revient chaque saison : est-ce la responsabilité du cisvisme des estivants ou de la capacité des collectivités à fournir suffisamment de poubelles, de sanitaires, de points de collecte et d’agents ? Elément intéressant : les eaux de baignade restent globalement de bonne qualité, avec 95% de conformité. Mais les      4,72% de stations non conformes rappellent que les problèmes d’assainissement et de rejets restent localisés mais réels.

L’eau, ressource sous double pression

Le paradoxe est plus sensible encore lorsqu’il s’agit de l’eau. Après plusieurs années de sécheresse, les pluies abondantes enregistrées cet hiver pourraient donner l’impression que le Maroc a enfin tourné la page du stress hydrique. Une illusion, selon Mohammed Said Karrouk, professeur de climatologie à l’Université Hassan II de Casablanca. «Les pluies observées depuis fin 2025 traduisent davantage une rupture temporaire du cycle sec qu’un changement durable de tendance», estime-t-il. Le Maroc évolue désormais dans un «nouveau climat réchauffé», marqué par des températures plus élevées, une évaporation accrue et des précipitations davantage concentrées dans le temps.

Le pays dispose aujourd’hui d’environ 620 m³ de ressources en eau par habitant et par an, contre       2.560 m³ en 1960. Il se trouve ainsi dans une situation de stress hydrique structurel et se rapproche du seuil de pénurie absolue fixé à 500 m³ par habitant et par an. Selon la Banque mondiale, cette disponibilité pourrait passer sous ce seuil à l’horizon 2030.

Et le réchauffement climatique ne joue pas en faveur des territoires déjà sous tension.  «Une part croissante de l’eau disponible est perdue par évaporation», explique Mohamed Saïd Karrouk. Même lorsque les pluies restent relativement stables, ajoute-t-il, «la quantité d’eau réellement utilisable     diminue». C’est justement dans ce contexte que les villes touristiques connaissent leurs plus fortes sollicitations. Hôtels, résidences, restaurants, piscines, douches de plage et usages domestiques s’ajoutent  aux besoins quotidiens des résidents de ces villes. Le problème n’est donc pas seulement celui d’une ressource qui devient de plus en plus rare, mais celui de pics de demande qui interviennent au moment où les températures et l’évaporation sont les plus élevées.

À Agadir, la question est particulièrement sensible. La destination Agadir-Taghazout a dépassé en 2025 les 1,5 million d’arrivées touristiques et les 6,3 millions de nuitées. Dans un territoire où la ressource conventionnelle reste sous pression, le dessalement constitue désormais l’une des réponses majeures pour sécuriser l’alimentation en eau.
Mais là encore, la technologie ne règle pas tout. 

Pour Mohamed Said Karrouk, «le dessalement constitue également un levier    important», mais son développement «doit s’accompagner d’une protection rigoureuse des écosystèmes marins».

Le transfert d’eau entre bassins fait également partie des solutions, notamment pour rééquilibrer une ressource très inégalement répartie sur le territoire. Le professeur rappelle que le Rif et le Loukkos, qui occupent une faible partie du territoire national, concentrent près de la moitié des ressources en eau du pays. Mais même ces grands projets ne dispensent pas d’anticiper, de réfléchir à la demande et à son évolution. Car le véritable enjeu est aujourd’hui moins de savoir si l’eau sera disponible demain que de savoir à quel coût, avec quelles infrastructures et selon quels usages les territoires pourront continuer à accueillir davantage de visiteurs.          «L’enjeu consiste désormais à mieux gérer cette ressource dans un contexte où les températures, l’évaporation et les besoins en eau continuent d’augmenter», résume le Pr. Karrouk.

Pour les villes balnéaires, le défi est donc double : sécuriser l’offre grâce au dessalement, aux transferts et à la réutilisation des eaux usées, tout en maîtrisant la demande. Car à mesure que le Maroc augmente sa fréquentation touristique, la question ne sera plus seulement de savoir combien de visiteurs une destination peut accueillir, mais combien d’eau elle peut mobiliser pour les accueillir sans se fragiliser.

Embouteillages : le littoral nord d’Agadir sous tension

Le trafic est sans doute l’irritant le plus visible. À Agadir, les axes menant vers Taghazout, Imourane et les autres plages du nord concentrent chaque été une partie importante des flux touristiques. Le phénomène n’est pas seulement une impression d’automobiliste coincé dans les bouchons : Agadir Mobilité l’identifie comme l’un des principaux enjeux du Grand Agadir. Son plan de mobilité relève à la fois l’importance des flux touristiques estivaux, la concentration du trafic sur la zone balnéaire et les difficultés de liaison entre les différentes communes de l’agglomération. À cela s’ajoute une urbanisation rapide en périphérie, qui complique encore la circulation. L’organisme pointe lui-même un manque de coordination entre urbanisme et mobilité.

Autrement dit, le bouchon estival n’est pas seulement le résultat du nombre de voitures qui prennent la route vers la plage. Il révèle aussi une question plus structurelle : comment organiser la mobilité d’un territoire dont la fréquentation touristique augmente plus vite que certains de ses réseaux ? 

Et le stationnement constitue un autre point de friction. À mesure que les plages se remplissent, les places disponibles deviennent une ressource rare et les abords du littoral se transforment en parkings improvisés. 

À Casablanca, les autorités ont rappelé pour l’été 2026 l’interdiction de l’exploitation commerciale des espaces de baignade sur le littoral, d’Aïn Diab à Aïn Sebaâ. Ahmed Afilal, vice-président du Conseil de la ville, a notamment affirmé que les plages restent libres et accessibles à tous les citoyens. Mais le problème dépasse la seule question du stationnement. Sur le sable aussi, la rareté de l’espace agace : chaises, parasols et emplacements sont parfois proposés à la location alors que le domaine public maritime reste, par principe, accessible gratuitement. 
 

À Agadir, le cadre retenu est différent : une convention avec le ministère de l’Équipement et de l’Eau prévoit de préserver 80% de la superficie des baies d’Agadir et d’Anza pour l’usage gratuit du public, les 20% restants pouvant accueillir des activités économiques encadrées.

L’horizon 2030 : une pression appelée à s’intensifier

Ces tensions sont d’autant plus visibles à l’approche de 2030. Le Maroc vise 26 millions de touristes à cet horizon, contre près de 20 millions en 2025. Le gouvernement prévoit parallèlement d’ajouter 60.000 lits hôteliers, soit environ 20% de la capacité actuelle, après avoir déjà ajouté 45.000 lits en quatre ans. L’effort ne concerne pas uniquement les hôtels. Plus de 190 milliards de dirhams doivent être investis dans les infrastructures liées au développement du pays à l’horizon 2030, notamment les transports, les aéroports et les équipements urbains. Les recettes touristiques sont, elles, attendues à 161 milliards de dirhams en 2027, contre 138 milliards en 2025.

Moralité : ce que les villes balnéaires encaissent aujourd’hui à l’échelle de quelques semaines d’été, elles devront demain l’absorber à une échelle supérieure, avec plusde visiteurs et une capacité d’accueil appelée à augmenter. Le défi n’est donc plus seulement d’attirer, il est de tenir le rythme.

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